24 septembre 2012 / 09:49 / il y a 5 ans

Les harkis du camp de Bias n'oublient pas

par Claude Canellas

BIAS, Lot-et-Garonne (Reuters) - Dans le Lot-et-Garonne, le camp de Bias, où plusieurs milliers de harkis ont vécu parfois durant des années dans des conditions difficiles, reste dans toutes les mémoires.

Situé sur cette petite commune proche de Villeneuve-sur-Lot, le camp, dont le nom exact était Centre d‘accueil des rapatriés algériens (Cara), était l‘un des camps de transit créés en France en 1962 pour accueillir en urgence les harkis dans le fracas des suites de la guerre d‘Algérie.

Supplétifs de l‘armée française durant ce qu‘on nommait pudiquement les “événements d‘Algérie”, les harkis, auxquels la France consacrera mardi une journée nationale d‘hommage, furent environ 70.000 à parvenir en France par divers moyens pour échapper au sort qui les attendait après la déclaration d‘indépendance.

Quelque 42.500 passèrent par des camps de transit avant de se retrouver dans des hameaux forestiers et des cités urbaines à l’écart de la population.

Parmi eux, les plus âgés, les invalides, les handicapés, les inaptes au travail, les grands blessés de guerre, tout ceux que l‘administration française n‘imaginait pas pouvoir reclasser, étaient dirigés vers le Cara avec femme et enfants.

Isolé du reste de la ville, ce camp qui avait déjà reçu des réfugiés républicains espagnols puis des rapatriés d‘Indochine, allait cette fois refermer longuement ses portes sur une population mise à l’écart.

Le Cara fut le symbole du provisoire qui dure. Il a reçu 3.000 familles soit environ 10.000 à 12.000 personnes, jusqu’à 1.300 en même temps, et ne fut démantelé qu’à la fin des années 1970, la gestion étant alors confiée à la mairie de la ville.

DOUCHES PAYANTES

Un grand portail gardé par des personnels de l‘administration du camp, des barbelés autour, un couvre-feu à 22h00 et des visiteurs extérieurs acceptés au compte-gouttes et soumis à autorisation, tel était le cadre proposé à ces réfugiés.

Devant la stèle située à l‘entrée de ce que fut le camp, sur laquelle a été apposée une plaque commémorative en marbre il y a onze ans, un nouvel hommage leur sera rendu mardi.

En toile de fond, la cité Paloumet-Astor, composée de quelques maisons individuelles et de logements collectifs situés sur la zone de l‘ancien camp, où une quarantaine de familles harkis vivent encore, et n‘oublient pas.

Danielle Sebbani est de ceux-là. Née en 1965, elle n‘a eu pour tout horizon de son enfance que “le camp”, comme elle le nomme toujours.

“C’était humide, les douches étaient à l‘extérieur et payantes (50 centimes de l’époque), et on ne pouvait les utiliser qu‘une fois par semaine, les toilettes étaient à l‘extérieur, sans lumière. On allait à l’école du camp, entre harkis. Ce qui m‘a marqué, ce sont les barbelés, le couvre-feu. Heureusement, il y a toujours eu de la solidarité entre nous, mais c’était très dur”, raconte-t-elle.

Ces conditions de vie, Boaza Gasmi, actuel président du Comité national de liaison des harkis, les a aussi subies. Arrivé à Bias à l’âge de 11 ans en 1965, il n‘a rien oublié.

“Nous sommes restés jusqu‘en 1978. Nous étions quatre enfants. On dormait sur des matelas remplis de paille, on se chauffait avec un poêle à charbon. On avait droit à une brouette de coke par mois et après c’était à nous de nous débrouiller”, se souvient-il.

Nombre de harkis de Bias étaient en mauvaise santé. Le docteur Patrick Jammes, qui fut le responsable du dispensaire, le centre de santé du camp, de 1970 à 2000, en fut le témoin.

“Les premiers arrivés dans les années 60 étaient en assez mauvais état. On a créé un véritable petit ghetto. Quand je suis arrivé, on était dans une logique militaro-coloniale. Le camp isolé au milieu des pruniers était fermé. C’était une forme de stigmatisation. Ils étaient coupés de l‘extérieur”, raconte-t-il.

LE CAMP SE RÉVOLTE

La révolte dans les camps en 1975 remit cette organisation en cause. Elle partit de Bias où elle fut particulièrement radicale.

Un petit groupe de harkis avait pris en otage le responsable de l‘Amicale des Algériens, menaçant de l‘exécuter en cas d‘intervention des CRS.

“Ils ont envoyé l‘armée, les hélicoptères, mais on a tenu et on a crevé l‘abcès. C‘est à partir de là qu‘on a commencé à s‘occuper de nous”, assure Boaza Gasmi.

L‘otage fut libéré et le conseil des ministres prit la décision de fermer les camps.

Finis les barbelés et le couvre-feu. Bias passa sous administration municipale. Peu à peu, une partie de la population quittera les lieux. A quelques kilomètres de là, nombre d‘entre eux sont enterrés dans le carré musulman du seul cimetière de la ville.

Aujourd‘hui, cinquante ans après, les harkis et leurs descendants, qui ont reçu depuis des aides financières, attendent toujours la “reconnaissance de la Nation du sort qui leur a été réservé et la responsabilité de l‘Etat dans le massacre de ceux qui sont restés là-bas”, selon Boaza Gasmi.

Les historiens estiment le nombre de morts à 60.000, voire 80.000. Mais pour le représentant des harkis, le chiffre s’élève à 150.000. Pour lui, le discours de Nicolas Sarkozy du 14 avril dernier à Perpignan n‘est pas suffisant puisqu‘il n‘a fait l‘objet d‘aucun texte, aucun décret au Journal officiel.

“Et puis, si ce discours engageait la France, alors on attend toujours la réparation pour tout ce qu‘on a perdu en partant d‘Algérie”, dit-il.

Edité par Patrick Vignal

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