October 16, 2008 / 10:02 AM / 10 years ago

Siffler la Marseillaise, un acte politique?

par Elizabeth Pineau

Dans les tribunes du stade de France lors du match France-Tunisie, mardi. Geste ludique et moutonnier, effet de mode ou acte politique, siffler la Marseillaise, symbole de la République française, est surtout révélateur du malaise d'une partie de la jeunesse issue de l'immigration, estiment des sociologues. /Photo prise le 14 octobre 2008/REUTERS/Charles Platiau

PARIS (Reuters) - Geste ludique et moutonnier, effet de mode ou acte politique, siffler la Marseillaise, symbole de la République française, est surtout révélateur du malaise d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration.

Condamnée par la classe politique et par 80% des Français, selon un sondage CSA, l’attitude des spectateurs du match France-Tunisie traduirait un problème plus profond lié à une histoire, de l’immigration notamment, que la France a du mal à assumer, estiment des sociologues interrogés par Reuters.

L’hymne national avait déjà été sifflé lors des rencontres amicales France-Algérie, en octobre 2001, et France-Maroc, en novembre 2007, mais aussi lors d’un match Lorient-Bastia en mai 2002. Le président Jacques Chirac avait alors quitté le stade.

Le gouvernement français a décidé mercredi d’interrompre à l’avenir tout match où la Marseillaise serait sifflée.

Mardi, les organisateurs avaient demandé à la chanteuse française d’origine tunisienne Lââm d’interpréter la Marseillaise par volonté d’éviter ce scénario. En vain.

“Certains sifflets étaient sans doute destinés à l’entraîneur, d’autres à l’équipe, à certains joueurs. Il y a un aspect ludique, festif, un effet de mode, mais les jeunes se défoulent aussi sur quelque chose de plus profond”, estime Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS.

Et le sociologue d’évoquer la colère d’une population issue de l’immigration qui “s’estime stigmatisée, pas reconnue, pas à sa place, mal aimée par la société française”.

CONTENTIEUX COLONIAL

“C’est un incident significatif mais on n’est pas non plus dans un climat de guerre civile, les individus ne sont pas menacés”, tempère le sociologue Sebastian Roché. “On n’est pas dans la situation où des groupes sociaux s’opposent les uns aux autres, comme on a pu le voir en Espagne ou en Italie.”

Ecrit par Claude-Joseph Rouget de Lisle à Strasbourg en 1792 à la suite de la déclaration de guerre à l’Autriche, le refrain de la Marseillaise commence par un appel - “Aux armes, citoyens !” - et se termine par une sanglante supplique - “Qu’un sang impur abreuve nos sillons”.

Vincent Porteret, co-auteur d’une enquête sur le patriotisme en France, souligne à ce propos “l’importance du phénomène guerrier dans l’identité nationale”.

“Les sociétés, aujourd’hui pacifiées, rejouent la concurrence entre pays sur les terrains de sport”, note-t-il.

A cela s’ajoutent les liens particuliers entre la France et les pays du Maghreb qu’elle occupa naguère.

D’où “un contentieux colonial qui est encore présent, des incompréhensions, des rancoeurs, des amertumes”, a déclaré sur France 2 l’historien Max Gallo. “Si l’on est plus pessimiste, on dira que c’est un refus d’intégration.”

“Si on ne prend pas en compte le malaise de ces Français qui ne se considèrent pas dans la communauté nationale, on ne règlera pas le problème”, a renchéri sur la même chaîne Mouloud Aounit, président du Mouvement contre le racisme et l’antisémitisme (Mrap).

L’ÉTAT SIFFLÉ?

De l’avis des sociologues interrogés par Reuters, les sifflets pouvaient cibler “les promesses non tenues de l’Etat”.

“On attend beaucoup de l’autorité, de l’Etat, figure maternelle ou paternelle qui doit nous nourrir mais contre laquelle on est toujours en rébellion”, dit Vincent Porteret.

L’hymne sifflé lors de rencontres internationales semble un phénomène plus courant en France, auquel échappent souvent le “Stars and stripes” américain et le “God save the Queen” britannique - qui a toutefois été malmené lors de rencontres opposant l’Angleterre à l’Ecosse ou le pays de Galles.

Mais les matches de cricket entre l’Angleterre et ses anciennes colonies, comme le Pakistan et l’Inde, déclenchent des phénomènes similaires à ceux qui se sont passés en France mardi en France, au grand dam des conservateurs britanniques.

“A la différence de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, on est un pays dans lequel la société civile est faible. En France, l’Etat est fort. C’est pourquoi il devrait se montrer capable de traiter politiquement un problème qui se pose depuis 30 ans”, estime Sebastian Roché.

“Ce sont des sociétés multiculturelles qui s’assument beaucoup mieux que nous”, note Laurent Mucchielli, qui rappelle qu’un tiers des Français a au moins un grand parent étranger.

Pour l’heure, le sociologue voit aussi dans cette histoire de Marseillaise une “très bonne occasion de diversion pour les politiques. Comme ça, on ne parle pas de la crise financière...”

Elizabeth Pineau, édité par Yves Clarisse

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