August 28, 2019 / 9:38 AM / 2 months ago

Une société suisse au coeur de l'enquête sur la corruption à l'IAAF

NEW YORK/PARIS (Reuters) - Les magistrats français enquêtant sur la corruption au sommet de l’athlétisme mondial ont acquis la conviction qu’une société suisse associée au japonais Dentsu, géant mondial de la publicité, avait joué un rôle “central” dans un système destiné à détourner des fonds importants, selon des documents dont Reuters a obtenu copie et une personne au fait du dossier.

Les magistrats français enquêtant sur la corruption au sommet de l'athlétisme mondial ont acquis la conviction qu'une société suisse associée au japonais Dentsu, géant mondial de la publicité, avait joué un rôle "central" dans un système destiné à détourner des fonds importants, selon des documents dont Reuters a obtenu copie et une personne au fait du dossier. /Photo prise le 12 mai 2019/REUTERS/Kirby Lee

La justice n’a pas formellement mis en cause Dentsu, ni son partenaire suisse, Athletics Managements & Services (AMS), deux sociétés qui gèrent en tandem les droits marketing et télévisés de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF), tout en démontant leurs pratiques alléguées.

En revanche, l’ancien président de l’IAAF Lamine Diack et son fils, l’homme d’affaires et consultant Papa Massata Diack, seront bien jugés en France pour corruption et blanchiment en bande organisée.

Sont également renvoyés en correctionnelle l’ancien trésorier de l’IAAF et ex-président de la Fédération russe d’athlétisme (ARAF) Valentin Balakhnichev et un ex-entraîneur de l’équipe russe d’athlétisme, Alexeï Melnikov, tous deux en fuite en Russie et sous le coup d’un mandat d’arrêt international.

L’avocat français Habib Cissé, conseiller juridique de Lamine Diack, et le médecin français Gabriel Dollé, responsable du département antidopage de l’IAAF au moment des faits, seront eux aussi jugés dans cette affaire pour corruption.

Les trois juges d’instruction menés par Renaud Van Ruymbeke ont signé le 19 juin leur ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, étape essentielle de cette enquête qui a commencé comme une affaire de dopage dans l’athlétisme russe.

MILLIONS DE DOLLARS

Les investigations, longues de quatre ans, ont donné une nouvelle dimension à ce dossier, qui a progressivement mis au jour les procédés prêtés à la Fédération sous le mandat de Lamine Diack (1999-2015) : celle-ci aurait non seulement couvert des cas de dopage moyennant des rémunérations occultes mais aussi servi à financer la famille Diack, à en croire les magistrats enquêteurs.

AMS, une société de droit suisse basée à Lucerne, “a joué un rôle central essentiel dans le processus de détournement des revenus des sponsors” au profit de Papa Massata Diack, écrivent les juges dans leur ordonnance de 89 pages, que Reuters a pu consulter.

En clair, Diack fils est soupçonné d’avoir perçu, en plus de ses émoluments de consultant de l’IAAF, des revenus de sponsors “au préjudice de l’IAAF” via ses sociétés, qui bénéficiaient de contrats signés entre l’IAAF et le tandem Dentsu-AMS.

Les montants se chiffrent en millions de dollars.

Dans l’ordonnance de renvoi, rien ne dit si AMS a agi délibérément et en toute connaissance de cause.

La société n’a pas donné suite aux questions de Reuters en invoquant sa politique consistant à ne pas répondre aux journalistes. Pour sa part, Dentsu a déclaré, par la voix d’un porte-parole, qu’elle n’avait pas connaissance des allégations apparaissant dans l’ordonnance de renvoi et qu’elle n’avait jamais été interrogée sur le sujet.

Les trois juges ont demandé aux autorités suisses de mener des perquisitions au siège d’AMS et d’interroger ses dirigeants, une requête qui est pour l’heure restée lettre morte, selon une copie de la demande d’entraide que Reuters a pu consulter et selon une personne informée du dossier.

PARTENAIRE HISTORIQUE

Contactées par Reuters, les autorités judiciaires suisses ont fait savoir qu’elles avaient bien été sollicitées, tout en renvoyant vers la justice française pour de plus amples détails. Renaud Van Ruymbeke et le Parquet national financier (PNF), de leur côté, n’ont pas voulu faire plus de commentaires.

Cette demande d’entraide, de même que les éléments de l’ordonnance concernant AMS, n’étaient pas connus.

Ils montrent à quel point la justice française a peiné à obtenir de l’aide à l’étranger et donnent un aperçu des pratiques en vigueur au plus haut niveau de l’athlétisme mondial.

Au coeur de cette affaire : Dentsu, cinquième agence de publicité au monde, l’une de ces sociétés auxquelles ont souvent recours les fédérations sportives, faute du savoir-faire nécessaire, pour s’occuper de sujets aussi complexes que les droits télévisés et la gestion des sponsors.

Dentsu, dont le siège se trouve à Tokyo, a récupéré la plupart des droits de l’IAAF après la faillite, en 2001, du suisse ISL, partenaire historique de l’instance. Dentsu a ensuite noué un partenariat avec AMS, une société fondée par des anciens d’ISL, à qui le Japonais a délégué une partie de ses activités liées à l’athlétisme.

“AMS, C’EST DENTSU”

Les deux entreprises n’ont aucun lien capitalistique mais elles se sont étroitement rapprochées, à tel point que le directeur général mondial de Dentsu Sports, Kyoshi Nakamura, a déclaré lors d’une réunion à Tokyo, en 2016, que Dentsu et AMS étaient “complètement intégrées”, selon un courrier transmis par l’avocat de l’IAAF Régis Bergonzi aux juges d’instruction.

“AMS, c’est Dentsu” et donc pas un simple prestataire, a déclaré le dirigeant japonais à cette même occasion, selon le même document aux mains de la justice française.

Papa Massata Diack a dit à Reuters qu’il déniait toute légitimité à l’enquête conduite par Renaud Van Ruymbeke. Il vit actuellement au Sénégal, un pays qui a refusé de l’extrader et s’est globalement montré peu enclin à collaborer avec la justice française dans ce dossier, en refusant notamment de fournir des données bancaires.

Lamine Diack, lui-même ancien athlète de haut niveau, spécialiste du saut en longueur, a pour sa part toujours nié toute faute.

Selon Nicole Jeffery, porte-parole de l’IAAF, l’institution a réformé sa gouvernance depuis que le Britannique Sebastian Coe a pris la succession de Lamine Diack, en 2015. Toujours selon elle, la fédération est une victime dans cette affaire et la justice française est “la mieux placée pour enquêter, étayer les allégations et parvenir à des conclusions”.

Les investigations se poursuivent dans un autre volet de l’affaire - mais plus sous la supervision de Renaud Van Ruymbeke, à la retraite depuis peu - qui concerne cette fois l’attribution des Jeux olympiques et des championnats du monde.

Dans ce deuxième volet, l’ex-président du Comité olympique japonais Tsunekazu Takeda a été mis en examen en France le 10 décembre 2018. La justice française le soupçonne d’avoir autorisé le versement de pots-de-vin afin de rallier le soutien de membres africains du Comité international olympique (CIO), via la famille Diack, en faveur d’une candidature de Tokyo en vue de l’organisation des JO de 2020.

AMS et Dentsu ne sont pas à l’abri de poursuites dans cette affaire dans l’affaire, selon la personne au fait du dossier.

Avec Emmanuel Jarry à Paris, Antoni Slodkowski, Mari Saito et Chris Gallagher à Tokyo, John Miller à Lucerne Michael Shileds à Zurich, Aradhana Aravindan à Singapour, Edward McAllister à Dakar, Simon Carraud à Paris et Liangping Gao à Pékin

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