April 2, 2019 / 8:21 PM / 5 months ago

Abdelaziz Bouteflika, du révolutionnaire au reclus affaibli

ALGER (Reuters) - Abdelaziz Bouteflika, qui a démissionné mardi de la présidence algérienne après des semaines de grandes manifestations, est crédité d’avoir su mettre fin au conflit sanglant des années 1990, mais il n’a pu, en vingt années à la tête du pays, en finir avec la corruption et la stagnation économique.

Abdelaziz Bouteflika (ici avec le général Ahmed Gaed Salah) est crédité d'avoir su mettre fin au conflit sanglant des années 1990, mais il n'a pu en finir avec la corruption et la stagnation économique. /Photo d'archives/REUTERS/Ramzi Boudina

Ses détracteurs le voient comme l’incarnation des “libérateurs” du FLN et de l’armée confisquant le pouvoir depuis l’indépendance, en 1962.

A la suite des immenses manifestations des dernières semaines, cet homme de 82 ans, affaibli depuis son AVC survenu en avril 2013, avait renoncé à briguer un cinquième mandat à la présidentielle normalement prévue pour ce mois-ci, et le scrutin avait été reporté sine die.

C’est en 1999 qu’Abdelaziz Bouteflika accède à la magistrature suprême au terme d’une éclipse politique d’une vingtaine d’années qui a interrompu une longue et brillante carrière de ministre des Affaires étrangères.

Elu avec l’appui d’un appareil militaire désemparé devant la persistance de l’islamisme armé, il atteint avec sa réélection triomphale de 2004 l’apothéose à laquelle il oeuvrait depuis plus de 40 ans.

Il obtient cette année-là près de 85% des voix. Avec 6% à peine, son rival, Ali Benflis, qui a de nouveau tenté sa chance cette année, est humilié.

Le président réussit à la fois à cantonner l’armée dans ses casernes et à tourner la page de la guerre civile en faisant adopter par référendum une “charte pour la paix et la réconciliation” avec plus de 97% des voix.

Cinq ans plus tard, il dépasse les 90%. L’opposition dénonce une fraude “industrielle”.

Au ban de la communauté internationale au plus fort du conflit contre les maquis islamistes, l’Algérie devient graduellement, sous sa férule, une alliée ferme et résolue des Etats-Unis dans leur “guerre contre le terrorisme”.

20 ANS DE “TRAVERSÉE DU DÉSERT”

“L’Algérie était isolée et j’ai amélioré son image à l’étranger et j’ai défendu ses intérêts à Paris, Washington et Tokyo”, s’est un jour targué Abdelaziz Bouteflika.

Petit homme au regard perçant, au verbe facile et à la saillie cinglante, Bouteflika est entré très tôt en politique sous l’égide de son mentor, le colonel Houari Boumediène, qui dirigea l’Algérie de 1965 à 1978.

Ce dernier, qu’il rencontre après s’être enrôlé à 19 ans dans l’Armée de libération nationale (ALN), l’impose à Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante, comme chef de la diplomatie en 1963. Bouteflika était entré au gouvernement l’année précédente à l’âge de 24 ans en tant que ministre de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme.

Pendant seize ans, il dirige la diplomatie algérienne avec un tiers-mondisme militant et brillant. Alger devint le passage obligé des diplomates du monde entier et le relais incontournable entre l’Occident et les jeunes nations indépendantes soutenues par l’Union soviétique.

Mais la mort de son mentor, en décembre 1978, marque le début d’une “traversée du désert” de plus de 20 ans. Convaincu de sa puissance, ébloui par ses succès internationaux qui l’éloignent souvent, il n’a pas perçu l’hostilité que son charisme inspirait à certains généraux.

Ces derniers lui préfèrent le colonel Chadli Bendjedid, qui entreprend la “déboumédiénisation” de l’Algérie. Bouteflika en fait le premier les frais. Accusé de détournements de fonds, il ne sera toutefois jamais jugé. Mais, dessaisi de ses fonctions ministérielles, exclu du bureau politique, puis du comité central du Front de libération nationale (FLN), le parti unique, il est chassé de sa résidence officielle des hauteurs d’Alger.

“POUR NOUS, C’EST FINI”

En 1981, il s’exile en Suisse et devient consultant. En 1987, il rentre discrètement à Alger. Les émeutes de l’année suivante lui donnent l’occasion de se faire entendre. Il plaide en faveur d’une démocratisation de la vie politique. “L’appel des 17” le remet en selle. Deux mois plus tard, il réintègre le comité central du FLN.

Alors qu’il pense en avoir terminé avec le purgatoire, la vague islamiste ruine ses espoirs. En janvier 1992, l’armée annule le second tour des élections législatives que le Front islamique du salut (Fis) s’apprêtait à remporter. L’Algérie s’enfonce dans la “décennie noire”.

Bouteflika se replie dans le Golfe, tout en restant en contact avec les autorités. Lorsque que, deux ans plus tard, on lui propose la présidence, l’armée refuse ses conditions - les pleins pouvoirs et l’ouverture d’un dialogue avec les islamistes.

Il lui faut patienter cinq ans pour accéder à la magistrature suprême, avec l’aval des généraux, mais sans réelle légitimité, l’opposition ayant boycotté le scrutin.

Les mêmes soupçons de fraudes entachent ses réélections en 2004 et en 2009.

En 2011, son administration échappe au vent de révolte que le “printemps arabe” fait souffler sur la région en accordant des hausses de salaires et des prêts sans intérêt aux jeunes.

Avant même son AVC survenu en 2013, sa santé déclinante l’avait fait plus discret. Un ulcère de l’estomac, selon la version officielle, lui vaut d’être opéré en 2005 à Paris.

En mai 2012, lors d’un discours à Sétif, dans l’est de l’Algérie, il estimait que le moment était venu pour sa génération de passer la main à de nouveaux dirigeants.

“Pour nous, c’est fini”, déclarait-il alors.

Marc Delteil, Jean-Philippe Lefief et Eric Faye pour le service français

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