March 18, 2019 / 11:58 AM / 7 months ago

Les montagnards alpins en "maraude" pour sauver les migrants

MONTGENEVRE, Hautes-Alpes (Reuters) - “On a décidé de veiller sur les cols et d’aider ceux qui tentent de les passer. Ils n’ont aucune conscience du danger, ils ne connaissent ni la montagne, ni la neige et le froid.”

À la frontière franco-italienne à Clavière. Pour limiter les risques, les maraudes s’organisent à près de 1.800 mètres d’altitude, au col de l’Échelle et au col du Montgenèvre, pour porter assistance à ces "naufragés de la montagne" qui risquent leur vie. /Photo d'archives/REUTERS/Massimo Pinca

Anne, accompagnatrice en montagne, vient en aide aux migrants qui tentent de passer d’Italie en France par les Alpes au risque de leur vie, perpétuant la “maraude”, une tradition séculaire des montagnards qui veut que l’on n’abandonne pas quelqu’un en détresse dans la montagne, comme un marin se doit de secourir une personne en difficulté en mer.

Car les morts se multiplient depuis que, plus au Sud, les entrées en France sont devenues difficiles par Menton ou la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes). De plus en plus de migrants prennent un bus italien pour rallier Clavière, la dernière ville avant la frontière française, avec pour seul objectif de rejoindre Briançon (Hautes-Alpes).

Ce n’est qu’une nouvelle étape dans une longue errance débutée depuis plusieurs mois de l’autre côté de la Méditerranée, mais elle peut s’avérer mortelle.

Au matin du 7 février, le corps sans vie d’un Togolais de 28 ans a été retrouvé au bord de la route qui va de la frontière italienne à Briançon. En 2018, trois autres migrants sont décédés en tentant de la franchir. Deux autres sont portés disparus dans une montagne qui n’a pas encore rendu leurs corps.

Anne, qui a requis l’anonymat, fait partie de ce premier noyau qui a été marqué en 2016 par l’histoire de ce Malien et de ce Togolais qui ont eu les pieds et les mains amputés après être restés bloqués dans la neige au col de l’Echelle.

CACHE-CACHE

Pour limiter les risques, les maraudes s’organisent à près de 1.800 mètres d’altitude, au col de l’Échelle et au col du Montgenèvre, pour porter assistance à ces “naufragés de la montagne” qui risquent leur vie.

Les plus forts, les plus chanceux aussi, marcheront une dizaine d’heures avant de rejoindre le refuge solidaire, un centre d’accueil mis à disposition de la Communauté des communes en face de la gare de Briançon.

Pour d’autres, le calvaire dans le froid glacial durera longtemps, jusqu’à trois jours à se perdre sur les chemins de randonnée, à s’enfoncer jusqu’au bassin dans la neige, sans matériel adéquat et sans idée de la topographie des lieux.

Trois jours d’errance pour parcourir les 17 kilomètres qui séparent Clavière de Briançon. Vingt minutes à peine de parcours en voiture par la route pour un Français ou un Italien.

Au refuge solidaire, 5.200 migrants ont été accueillis l’an dernier, 53.0O0 repas y ont été servis.

“C’est une vraie montagne de solidarité à Briançon”, dit l’une des bénévoles des lieux, Anne Chavanne. “Ils sont frigorifiés, souvent avec de fortes gelures, complètement déshydratés et épuisés.”

Le poste-frontière entre la France et l’Italie a été rétabli en 2015 pour contrôler l’afflux de réfugiés. A cet endroit, ce sont souvent des jeunes hommes africains qui tentent le passage.

Dans un jeu de cache-cache, ils essaient d’échapper aux forces de l’ordre qui veillent, prêts à reconduire à la frontière ceux qui ne se seront pas montrés assez discrets, alimentant les tensions entre Paris et Rome.

Certains devront s’y reprendre à cinq ou six reprises avant de pouvoir franchir la frontière sans être interpellés.

La loi prévoit que les migrants soient renvoyés vers le pays où ils ont déposé une demande d’asile, sauf les mineurs qui doivent être remis aux services sociaux du département.

Ceux qui sont interceptés par la Police des airs et des frontières (PAF) sont redéposés à Clavière, d’où ils retenteront leur chance. Selon la préfecture des Hautes-Alpes, 3.587 personnes ont été reconduites en 2018 en Italie.

“Ce sont des rescapés qui ont perdu beaucoup de compagnons en route. Ils ont franchi tellement de difficultés qu’ils n’ont d’autre choix que de quitter une Italie où ils n’ont pas d’avenir”, dit le coordinateur de l’association Tous migrants, Michel Rousseau. “Et nous, nous n’avons d’autre choix que de les aider à ne pas se perdre pour les empêcher de mourir.”

TRADITION SÉCULAIRE

C’est dans ce contexte qu’une grande maraude a regroupé près de 400 personnes vendredi à Montgenèvre à l’appel du mouvement Tous migrants et d’une demi-douzaine d’associations nationales comme Médecins sans frontières ou Amnesty International.

“Il s’agit de soutenir l’action quotidienne des maraudeurs des vallées alpines qui sont interpellés, inquiétés et de plus en plus condamnés en justice”, dit la fondatrice et co-présidente de Tous migrants, Marie Dorléans.

Les conditions climatiques souvent rudes du massif alpin ne sont en effet pas l’inquiétude première des maraudeurs bien plus préoccupés par l’intensification de la surveillance policière.

“C’est beaucoup d’argent dépensé pour repousser des gens, qui jamais ne renoncent à venir”, estime encore Michel Rousseau.

Les maraudeurs se disent harcelés par les forces de l’ordre, souvent placés en garde à vue, quelquefois condamnés par la justice. Tous dénoncent une “chasse aux migrants” sur les pentes des cols où la solidarité des habitants des montagnes, de part et d’autre de la frontière, ne faiblit pas.

A Montgenèvre, station de ski réputée, on pratique pourtant davantage l’omerta que l’aide aux migrants.

“Ici, on n’en parle pas, on essaie de ne pas voir”, glisse Anne Chavanne, qui habite la station. “Tout le monde sait que ma famille aide les migrants mais nul ne s’exprime. Pour ou contre, personne ne dit rien.”

Edité par Yves Clarisse

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