February 13, 2019 / 6:36 PM / 6 months ago

Juppé tourne la page de 40 ans de politique

PARIS (Reuters) - Alain Juppé achève en 2019 une carrière politique rythmée par les griseries du pouvoir puis ses vicissitudes, sans jamais avoir accédé à la présidence de la République à laquelle semblait le promettre son cursus de normalien surdoué et de fils choyé de la famille chiraquienne.

Alain Juppé achève en 2019 une carrière politique rythmée par les griseries du pouvoir puis ses vicissitudes, sans jamais avoir accédé à la présidence de la République à laquelle semblait le promettre son cursus de normalien surdoué et de fils choyé de la famille chiraquienne. /Photo d'archives/REUTERS/François Mori

L’ex-Premier ministre a annoncé mercredi avoir accepté le siège au Conseil constitutionnel que lui a proposé le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand.

Ce faisant, il a renoncé à sa mairie de Bordeaux et aux derniers restes de ses ambitions, plus de 40 ans après ses premiers pas en politique.

A l’heure du bilan, son itinéraire demeure celui de l’énarque longtemps figé dans sa raideur, éternel supplicié de la droite française, que les ennuis judiciaires et les défaites électorales ont envoyé plusieurs fois au tapis - la dernière fois lors de la primaire de 2016.

Il n’aura donc jamais accompli, à 73 ans, son destin de prétendant à l’Elysée, programmé à l’origine pour prendre la succession directe du mentor de toujours, Jacques Chirac, en 2007 mais voué par les aléas de la météorologie politique à retarder l’ultime phase de son ascension.

“A certaines époques de ma vie, je me suis senti bien seul”, écrit-il dans “De vous à moi”, brève autobiographie parue en 2016.

L’histoire a pourtant commencé comme une fable de la méritocratie française pour Alain Juppé, né dans les Landes trois mois après la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Fils d’un exploitant agricole paré d’un certificat d’études pour tout diplôme, cet enfant de choeur et fort en thème, qui se rêve un avenir de pape puis d’archéologue, suit le parcours des fils de meilleures familles, de son lycée de Mont-de-Marsan à l’agrégation de lettres classiques, avant de se tourner vers la haute administration.

Gaulliste croyant mais pas pratiquant, il croise en 1976 la route de l’homme pressé de la droite, Jacques Chirac, qui cherche alors un jeune fonctionnaire de haut vol possédant à la fois des lettres et des notions de finances publiques.

Le voilà entré en politique, aussitôt propulsé dans l’entourage du Premier ministre.

“Rien, a priori, de plus différents que nos deux personnages. Je suis pétri de culture gréco-latine, il ne jure que par l’Extrême-Orient ; on me suspecte de distance et de froideur, il a un don pour inspirer la sympathie”, relève-t-il, toujours dans “De vous à moi”.

BIENTÔT LE TRIOMPHE

Alain Juppé devient malgré tout le “fils aîné” de Jacques Chirac, selon sa fille Claude, et “probablement le meilleur d’entre nous”, dira en 1994 le chef de famille.

La même année 1976, le trentenaire surdiplômé fait une autre rencontre, celle d’un militant de dix ans son cadet, avec lequel se nouera plus tard une relation ambivalente, faite de rivalité et de respect mutuel : Nicolas Sarkozy.

Dans le sillage de Jacques Chirac, lui-même lancé à la conquête de la mairie de Paris puis de l’Elysée, Alain Juppé franchit toutes les haies en quelques années : implantation réussie dans le XVIIIe arrondissement de Paris, élection à l’Assemblée nationale en 1986, nomination au ministère délégué au Budget la même année, promotion au poste de numéro deux du RPR en 1988, ancrage à Bordeaux en 1995.

François Mitterrand se méfie de cet homme de droite, qu’il juge sectaire, mais les réticences du président n’empêchent pas, en 1993, l’arrivée d’Alain Juppé au Quai d’Orsay, en pleine guerre de Yougoslavie et à la veille du génocide au Rwanda.

En France, s’engage à la même époque la bataille entre Edouard Balladur, donné vainqueur par avance de la future présidentielle, et Jacques Chirac, lâché par une partie des siens, qui fracture durablement la droite.

Entre son tuteur et son Premier ministre, Alain Juppé fait le pari de la fidélité et sa nomination à Matignon, dans la foulée de la victoire de son mentor, sonne comme une consécration logique. Et le début de la décennie noire.

Premiers mois au pouvoir et premier scandale: le nouveau chef du gouvernement est accusé de louer un appartement de la mairie de Paris sous le prix du marché. Il se défend maladroitement, au journal de 20h00, en affirmant qu’il “reste droit dans ses bottes”.

LA HAUTEUR DU FRONT

Il apparaît alors, aux yeux d’une partie de l’opinion publique, comme l’archétype du technocrate arrogant.

Et, après une campagne remportée sur le thème de la “fracture sociale”, le Premier ministre caricaturé en expert-comptable mène une politique d’austérité, symbolisée par le “plan Juppé” sur les retraites et la sécurité sociale qui déclenche des grèves d’ampleur en novembre et décembre 1995.

Il devient la figure honnie de la contestation, celui dont on brûle l’effigie dans les cortèges, le réformateur sacrifié dont le martyre s’achève en 1997 avec la dissolution de l’Assemblée nationale. La gauche arrive, Alain Juppé s’en va.

Le pire est encore à venir pour le maire de Bordeaux, condamné, en 2004, à 18 mois de prison avec sursis et dix ans d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêts dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris.

Le génie attitré de la Chiraquie, qui dit payer pour tout le monde, voit sa peine d’inéligibilité réduite à un an, mais c’est trop tard: les dégâts paraissent irréversibles, ses ambitions présidentielles pulvérisées.

“J’ai eu la chance d’avoir auprès de moi une famille, et notamment ma femme, qui m’ont évité les dérapages”, se souviendra-t-il, dix ans plus tard, sur France 2.

Il monte alors dans un avion pour le Québec, où il se reconvertit temporairement dans l’enseignement, puis revient un an plus tard et reprend le cours de sa carrière en se présentant aux municipales à Bordeaux en 2006 - il est élu - puis aux législatives, l’année suivante - il est battu.

Cet échec qu’il n’imaginait pas le contraint à la démission du gouvernement de Nicolas Sarkozy et semble liquider ses espoirs, même s’il refait une apparition dans les ministères en fin de quinquennat.

“Si je pouvais crever, vous seriez contents”, lance l’animal blessé à des journalistes, en qui il ne voit plus qu’une meute se délectant de sa chute sans fin.

L’Elysée semble devoir se refuser à jamais mais voilà que la retraite provisoire de Nicolas Sarkozy, défait en 2012, le retour des affaires judiciaires, qui menacent plusieurs présidentiables, et le réveil des haines à droite rouvrent le champ des possibles pour Alain Juppé.

Sans prévenir ses fidèles, il revient dans la course à l’été 2014 par une déclaration publiée sur son blog et, porté par des sondages redevenus flatteurs, mène pendant deux ans une campagne de favori, sans prendre de risque.

L’enfant des Landes joue là son dernier rôle, celui du rassembleur, père d’une droite et d’un centre réconciliés, tout en exhibant ses cicatrices et en revendiquant son passé : “Droit dans mes bottes j’ai été, droit dans mes bottes je resterai.”

Mais, alors que l’Elysée semble enfin à portée, la primaire se solde par le plébiscite inattendu de François Fillon, large vainqueur au second tour.

Ses dernières ambitions présidentielles réduites à néant, Alain Juppé se replie à Bordeaux, d’où il distille les déclarations bienveillantes à l’égard du nouveau chef de l’Etat, Emmanuel Macron. Parallèlement, il rend sa carte des Républicains (le nouveau nom du RPR et de l’UMP), passés aux mains d’un homme qu’il honnit, Laurent Wauquiez.

Edité par Yves Clarisse

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