November 29, 2018 / 4:04 PM / 11 days ago

La France attend l'Allemagne, désespérément

PARIS (Reuters) - Approfondissement de la zone euro, taxation des “Gafa”, négociations commerciales, nominations aux postes clés : le couple franco-allemand, moteur de l’Union européenne depuis le début de l’aventure, multiplie les ratés comme autant de signaux d’alarme pour les propositions d’Emmanuel Macron.

Approfondissement de la zone euro, taxation des "Gafa", négociations commerciales, nominations aux postes clés : le couple franco-allemand, moteur de l'Union européenne depuis le début de l'aventure, multiplie les ratés comme autant de signaux d'alarme pour les propositions d'Emmanuel Macron. /Photo d'archives/REUTERS/Pawel Kopczynski

“Le franco-allemand a toujours été compliqué, mais on y arrivait. Là c’est compliqué et on n’y arrive pas”, dit un haut diplomate français impliqué dans les négociations européennes.

Le chef de l’Etat français, rompant avec des années de maquillage de plus en plus difficile de divisions de plus en plus profondes, a même directement interpellé chez elle la chancelière allemande Angela Merkel le 18 novembre dernier.

“Nous devons surmonter nos tabous et surmonter nos habitudes”, a-t-il déclaré devant le Bundestag à Berlin.

“Notre monde se trouve à la croisée des chemins et l’Europe, et en son sein le couple franco-allemand, se trouvent investis de cette obligation de ne pas laisser le monde glisser dans le chaos”, a-t-il ajouté en appelant son partenaire à approfondir l’Europe dans tous les domaines.

“Cette nouvelle étape nous fait peur car chacun devra partager, mettre en commun sa capacité de décision, sa politique étrangère, migratoire ou de développement, une part croissante de son budget et même des ressources fiscales, construire une défense commune, faire de l’euro une monnaie internationale dotée d’un budget”, a dit Emmanuel Macron.

Mais malgré les déclarations de sympathie d’Angela Merkel, notamment sur la création d’une “armée européenne” dont l’horizon est tellement lointain, en tout cas bien après sa retraite politique en 2021, et hypothétique que son accord de principe n’engage pas le moins du monde son pays, les choses n’avancent guère, ou si peu, sur tous les dossiers.

DE TOUT PETITS PAS

En juin dernier, les autorités françaises avaient poussé un “ouf” de soulagement après la conclusion avec l’Allemagne de l’accord de Meseberg, notamment sur l’approfondissement de la zone euro, salué comme un pas décisif.

Budget de la zone euro, projet de filet de sécurité en cas de faillite bancaire, feuille de route pour des négociations en vue d’une garantie commune des dépôts, assiette commune pour l’impôt sur les sociétés : la liste était ambitieuse.

“A Meseberg, on croyait avoir retrouvé le franco-allemand de quand on était petit”, souligne le diplomate français.

Mais les autorités françaises ont vite déchanté.

Outre le fait que le calendrier pour la concrétisation de nombre de dossiers reste très éloigné, le budget de la zone euro en reste pour l’instant à un stade très embyonnaire.

Ce budget se limitera dans un premier temps à financer des investissements - la vision allemande - mais la France, qui souhaitait l’utiliser pour aider les pays de la zone euro qui traversent une passe économique difficile, a été déçue.

La fonction de “stabilisation”, jugée essentielle à Paris à l’heure où le budget présenté par le nouveau gouvernement italien donne des sueurs froides à l’Union, reste à créer dans le projet qui sera examiné lundi par l’Eurogroupe.

De même, le projet français de taxation des “Gafa” (Google, Apple, Facebook et Amazon), tellement important pour des autorités françaises soucieuses de montrer à une population saisie d’un “ras-le-bol” fiscal dont les “Gilets jaunes” sont le symptôme le plus visible, reste lui aussi embryonnaire.

Malgré les efforts déployés par le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, qui s’est aussi démené pour obtenir l’accord de son homologue allemand Olaf Scholz sur un budget de la zone euro, les choses n’iront pas très loin et l’on devrait demander à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) de trouver une formule magique.

CONFLITS D’INTÉRÊTS

Ce dossier illustre à la perfection les conflits d’intérêts qui traversent la relation franco-allemande.

Si la taxation des Gafa, malgré des déclarations de principe favorables, suscite des réticences à Berlin, c’est que l’Allemagne se voit en acteur mondial dont l’Union européenne n’est, économiquement, qu’un paramètre et la préservation de ses marchés est un élément central de sa stratégie.

Ainsi, la menace proférée par Donald Trump d’imposer des droits de douanes sur les importations de voitures européennes, le président américain ayant même fait le lien avec les projets européens sur les Gafa, a fait peur à Berlin.

Avec, pour la France, la certitude qu’il s’agit d’une stratégie vouée à l’échec, Donald Trump étant apparemment décidé à frapper les automobiles européennes - avec un impact surtout pour les berlines allemandes - taxation des Gafa ou pas.

“On n’aura pas de taxation des Gafa et on aura des taxes américaines sur les automobiles”, dit un diplomate.

La même obsession d’ouverture des marchés, principalement automobiles, explique également la volonté allemande de conclure un accord de libre-échange avec le Mercosur, le marché commun sud-américain, alors qu’Emmanuel Macron a réitéré mercredi l’hostilité de la France, notamment en raison des perspectives d’augmentation des importations de viande.

AFFRONTEMENT POUR LA COMMISSION

Enfin, la volonté allemande d’imposer ses ressortissants aux fonctions dirigeantes de l’UE provoque des tensions.

La ministre française chargée des Affaires européennes, Nathalie Loiseau, est sortie de sa réserve diplomatique pour critiquer l’élection début novembre de Manfred Weber comme candidat du Parti populaire européen (PPE) à la présidence de la Commission européenne, à l’instigation d’Angela Merkel.

C’est déjà la chancelière allemande qui avait fait barrage en 2014 à la nomination du Français Michel Barnier au poste de “Spitzenkandidat” (tête de liste) du PPE, lui préférant Jean-Claude Juncker, qui remportera la mise.

En toile de fond de cet affrontement, on trouve la volonté d’Emmanuel Macron de briser la prééminence du PPE, où les chrétiens-démocrates allemands font la pluie et le beau temps, lors des élections du 26 mai 2019 au Parlement européen, grâce à l’émergence d’une force centrale dont LaRem serait le pivot.

Aux divergences d’intérêts entre la France et l’Allemagne s’ajoute l’instabilité politique en Allemagne, élément nouveau outre-Rhin, qui déstabilise les autorités françaises aussi peu habituées au fonctionnement d’une coalition que les Allemands au pouvoir quasiment monarchique d’un président français.

“Chacun joue sa propre partition au sein de la coalition allemande. J’ai le sentiment que la chancelière veut aller de l’avant mais qu’est-ce qui restera demain ?” s’interroge un ministre. “La coalition est un exercice complexe et l’autorité de Mme Merkel sur ses ministres n’est plus ce qu’elle était, surtout qu’elle est sur le départ. C’est une coalition de ‘malgré nous’. Chacun teste sa capacité à exister par lui-même.”

Edité par Marine Pennetier

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