October 1, 2018 / 12:44 PM / 3 months ago

Charles Aznavour, icône française, crooner mondial

PARIS (Reuters) - Charles Aznavour, qui est décédé lundi, a conquis son public sur tous les continents avec un répertoire proche de la vie quotidienne, une voix obsédante et une sûreté d’expression qui ont fait de lui un monstre sacré de la chanson française et un crooner de renommée internationale.

Charles Aznavour, qui est décédé lundi, a conquis son public sur tous les continents avec un répertoire proche de la vie quotidienne, une voix obsédante et une sûreté d'expression qui ont fait de lui un monstre sacré de la chanson française et un crooner de renommée internationale. /Photo prise le 24 août 2017/REUTERS/Mario Anzuoni

Au cours d’une carrière de quelque 70 ans qui rencontra d’abord de sérieux obstacles, ce chanteur et comédien d’origine arménienne, enfant de l’exil et “aventurier des mots”, a composé un millier de chansons, chanté en cinq langues, vendu plus de cent millions de disques et tourné une soixantaine de films.

S’il a élargi ses thèmes et acquis sa maîtrise de la scène en pratiquant à égalité “les voyages et le dictionnaire”, l’auteur-compositeur a montré une prédilection pour les épreuves de l’amour et l’usure du couple, le pain noir et les amitiés de la “bohème”, la solitude et les rêves des êtres vulnérables.

Sa voix embrumée en était un symbole. Mais avant de toucher le grand public et, selon Jean Cocteau, de “rendre le malheur sympathique aux hommes”, l’interprète de “Je m’voyais déjà” aura traversé avec obstination des années d’échec.

“Quels sont mes handicaps ? Ma voix, ma taille, mes gestes, mon manque de culture et d’instruction, ma franchise, mon manque de personnalité”, consignait-il au début des années 1950, éreinté par la critique et raillé par un public prompt à le surnommer “Qu’a l’son court” puis “L’enroué vers l’or”.

Travailleur acharné, il était persuadé, envers et contre les experts, de pouvoir étendre son registre vocal et de s’imposer aux auditoires les plus difficiles. Ce qu’il fit, en conquérant des planches et des studios d’enregistrement, à l’étranger comme en France.

“La scène, on l’apprend / À coups d’égratignures / À coups de pied au cul / Et parfois de rêves brisés”, écrira-t-il dans son livre-autoportrait “A voix basse”, publié en 2009.

LES MOTS LES PLUS COURANTS...

Aznavour, dont le goût des mots allait de pair avec l’horreur des “images gratuites”, a cultivé son talent de parolier comme il a transformé en atouts son physique de monsieur-tout-le-monde et ses apparentes faiblesses vocales.

“J’utilise toujours les mots les plus courants, les expressions les plus usuelles (...): ‘On ne sait jamais’, ‘et pourtant’, ‘il faut savoir’, ‘désormais’, ‘qui ?’, ‘tu t’laisses aller’”, souligne-t-il dans “A voix basse”.

Alors qu’il affinait sa pratique du rythme et de la scène, l’amour du jazz fut précieux à ce parolier-mélodiste précédé par son maître Charles Trenet dans l’acclimatation du swing.

En 2009, il confiera au quotidien Libération avoir “beaucoup appris des Américains, à commencer par la décontraction”. “Pour moi qui voyageais beaucoup, le jazz et le rock n’étaient pas des curiosités, ça me semblait naturel.”

“Avoir six mille New-Yorkais à ses pieds, debout, hurlant, battant des mains, croyez-moi, c’est une sensation unique pour un homme voué à l’échec”, écrit-il dans son livre de souvenirs.

“L’amour murmure”, disait aussi ce crooner atypique dont la liberté de ton était celle d’un précurseur ayant vu censurer “Après l’amour” à ses débuts. L’interprète de “For me, formidable” se reconnaissait “un côté très féminin” et aimait à dire que “les femmes font les hommes”.

Les chansons d’Aznavour ont été reprises par Bing Crosby, Ray Charles ou Bob Dylan. L’ancien confident d’Edith Piaf a été un mentor auprès de Liza Minnelli, il a enregistré avec Frank Sinatra et influencé jusqu’à David Bowie.

Au cinéma, les rôles qu’on lui a confiés ne reposaient quasiment pas sur son talent musical, sauf dans “Tirez sur le pianiste” (Truffaut, 1960), devenu un classique du grand écran. “J’ai été un comédien chantant, pas un chanteur qui joue la comédie”, déclarait-il en décembre 2008 au Figaro.

LA CAUSE ARMÉNIENNE

Aznavour a joué dans des dizaines d’autres films, dont “Un taxi pour Tobrouk” (La Patellière), “Le Passage du Rhin” (Cayatte), “Les Lions sont lâchés” (Verneuil), “La Métamorphose des cloportes” (Granier-Deferre), “Le Tambour” (Schlöndorff). En 2002, il tenait le rôle principal dans “Ararat” d’Atom Egoyan, réflexion sur le génocide arménien de 1915.

Après le séisme qui secoua fin 1988 Erevan, capitale de l’Arménie, le chanteur s’était engagé au profit de son pays d’origine, au premier chef avec sa fondation “Aznavour pour l’Arménie” qui collectait vêtements et vivres. En 1989, il enregistrait “Pour toi Arménie” avec près de 90 artistes. Ayant acquis la citoyenneté arménienne, il était devenu ambassadeur d’Arménie en Suisse et représentant permanent à l’Onu.

Homme d’affaires avisé, Charles Aznavour avait racheté dans les années 1990 le riche catalogue des éditions musicales Raoul Breton, pour lesquelles il avait travaillé à ses débuts, et avait fait rééditer l’ensemble de son oeuvre en CD.

Sa domiliciation en Suisse lui avait valu des démêlés avec le fisc français pour évasion fiscale dans les années 1970. Il avait réglé l’amende non sans protester, arguant du fait qu’il avait le statut de résident de la Confédération.

LE CONFIDENT DE PIAF

Shanourh Varenagh Aznavourian naît le 22 mai 1924 à Paris dans un milieu d’immigrés arméniens, d’une mère comédienne et d’un père baryton. Du restaurant familial, l’enfant sera projeté vers le théâtre et la musique via l’Ecole du Spectacle.

Associé au début de la guerre au pianiste Pierre Roche, il forme une dizaine d’années avec lui le duo Roche et Aznavour. Il est le parolier du tandem mais écrit aussi pour Edith Piaf, qui entraîne les deux hommes en tournée aux Etats-Unis et au Canada, où ils connaissent le succès.

Le duo s’étant séparé, Aznavour devient secrétaire, pianiste et confident de Piaf, qui l’encourage à se lancer. Après avoir composé pour d’autres, il entame une carrière en solo qui mettra quelques années à décoller, moyennant force déconvenues.

Au milieu des années 1950, il rencontre le succès au Maroc et le prolonge à l’Olympia de Paris en 1956 avec “Sur ma vie”. A partir de 1960, année où il chante “Je m’voyais déjà” à l’Alhambra, il enchaîne les succès discographiques et scéniques.

Ses tournées l’entraînent peu à peu sur tous les continents et il triomphe une première fois au Carnegie Hall de New York en 1963.

Parallèlement à l’envol du chanteur, le cinéma sollicite Aznavour et mise sur ses qualités dramatiques. Il est distingué en 1959 pour “La Tête contre les murs” (Franju) et tient l’année suivante un rôle de premier plan dans “Tirez sur le pianiste”.

Il sera plus tard scénariste (“Les Intrus”, 1971), auteur d’une idée de film (“Yiddish Connexion”, 1986) ou simple voix dans un film d’animation (“”Là-haut”, 2009). Aznavour aura été l’homme d’une ascension progressive mais irrésistible et durable, qui ne lui a pas réservé de chute.

En 2011, il publiait un album et se retrouvait à l’Olympia, son activité ne cessant pour ainsi dire pas. D’un même élan, il se réjouissait de voir émerger une génération d’auteurs-compositeurs français de qualité “après un passage à vide”.

L’autodidacte qui dévorait livres et encyclopédies “avec une immense soif de connaissances” a engrangé les récompenses. En France, il était chevalier et commandeur de la Légion d’honneur. Marié trois fois de 1946 à 1968, il était père de six enfants.

Service France, édité par Yves Clarisse

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