July 20, 2016 / 9:12 PM / 2 years ago

La Turquie déclare l'état d'urgence après le putsch avorté

par Asli Kandemir et Gareth Jones

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé mercredi l'instauration de l'Etat d'urgence, qui devrait être en vigueur durant trois mois, afin de prendre des mesures contre les auteurs du coup d'Etat militaire avorté du 15 juillet. /Photo prise le 20 juillet 2016/REUTERS/Umit Bektas

ISTANBUL (Reuters) - Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé l’instauration de l’état d’urgence pour une durée de trois mois, après la tentative avortée de coup d’Etat du 15 juillet qui a conduit Ankara à des purges massives au sein de l’armée, de la police, de l’administration et de l’éducation nationale.

Quelque 60.000 soldats, policiers, juges, fonctionnaires et enseignants ont été suspendus, arrêtés ou mis en examen depuis vendredi.

Le chef de l’Etat turc a déclaré que ce régime d’exception permettrait au gouvernement de prendre des mesures rapides et efficaces contre les partisans de la rébellion, et ne violait en aucun cas la Constitution du pays .

“La déclaration d’état d’urgence a pour objectif de pouvoir prendre des mesures efficaces et rapides contre cette menace qui pèse sur la démocratie, l’Etat de droit et les libertés et droits de nos concitoyens”, a-t-il dit lors d’une déclaration diffusée en direct à la télévision mercredi soir.

Une fois entré en vigueur, après publication au Journal officiel, l’état d’urgence permettra à l’exécutif d’édicter de nouvelles lois sans passer par le Parlement et de limiter ou suspendre certains droits et certaines libertés s’il le juge nécessaire.

Recep Tayyip Erdogan a prévenu que les purges n’étaient pas finies, et a jugé que certaines puissances étrangères ont pu être impliquées dans la tentative de putsch.

Le président turc a rejeté les accusations d’autoritarisme dont il fait l’objet : “Nous resterons dans un système parlementaire démocratique”, a-t-il assuré, “nous ne nous en éloignerons jamais”.

Recep Tayyip Erdogan accuse les réseaux du prédicateur Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis, d’être à l’origine du putsch manqué, qui a fait plus de 230 morts. Il a promis d’éliminer le “virus” responsable du coup d’Etat dans toutes les institutions du pays.

NETTOYAGE

Environ un tiers des 360 généraux turcs en fonctions ont été arrêtés et 99 ont été inculpés.

Le ministère de la Défense enquête sur tous les juges et procureurs militaires et a déjà suspendu 262 d’entre eux, a rapporté la chaîne NTV. La chaîne de télévision publique TRT a rapporté mercredi que le Haut conseil de l’enseignement avait interdit à tous les universitaires du pays de se rendre à l’étranger jusqu’à nouvel ordre.

“Les universités ont toujours joué un rôle clé pour les juntes militaires en Turquie et certaines personnes passent pour être en contact avec des cellules au sein de l’armée”, a déclaré un responsable turc.

Mardi, les autorités ont fermé plusieurs médias présentés comme des soutiens de Gülen et annoncé la suspension de 15.000 fonctionnaires de l’éducation et de 100 membres des services de renseignement. On compte en outre 492 suspensions au sein de la Direction des affaires religieuses, 257 dans les services du Premier ministre et 300 au ministère de l’Energie.

Ces décisions se sont ajoutées à l’arrestation de plus de 6.000 membres des forces armées, du simple soldat à l’officier de commandement, et à la suspension de près de 3.000 juges et procureurs. Environ 8.000 policiers ont aussi été suspendus.

ÉCHEC DU PUTSCH

Dans un témoignage publié par le quotidien Hurriyet et corroboré par un responsable turc, un colonel d’infanterie explique que les responsables de la tentative de coup d’Etat ont tenté de convaincre le chef d’état-major de l’armée, Hulusi Akar, qui était retenu en otage, de se joindre aux putschistes pour renverser Erdogan, mais qu’il a refusé.

“Quand il a refusé, ils n’ont pas réussi non plus à convaincre des officiers de haut rang. Le refus d’Akar de participer a conduit à l’échec de la tentative de coup d’Etat”, ajoute le procès-verbal publié par le journal.

Erdogan, le Premier ministre, Binali Yildirim, des ministres des officiers supérieurs et des généraux étaient censés être arrêtés un par un pendant la nuit du coup d’Etat, précise-t-il.

INQUIÉTUDES INTERNATIONALES

Si les alliés occidentaux de la Turquie lui ont manifesté leur solidarité et leur soutien, ils ont aussi exprimé leur préoccupation face à l’ampleur et à la sévérité des décisions prises ces derniers jours, rappelant à Ankara la nécessité de respecter les principes démocratiques.

Zeid Ra’ad Al Hussein, haut commissaire de l’Onu aux droits de l’homme, a exprimé sa “vive inquiétude” mardi et appelé la Turquie à autoriser des observateurs indépendants à rendre visite aux personnes incarcérées.

Le ministère des Affaires étrangères a estimé que toute critique des mesures prises par le gouvernement en réaction à la tentative de coup d’Etat revenait à soutenir celle-ci.

L’une des figures de proue du parti au pouvoir, l’AKP, Mustafa Sentop, a appelé mercredi à réinstaurer la peine de mort pour les crimes visant à changer l’ordre constitutionnel.

Ankara a par ailleurs communiqué aux autorités américaines des documents censés appuyer une future demande formelle d’extradition de Gülen.

Une telle demande se heurterait à de nombreux obstacles juridiques et politiques aux Etats-Unis et même si elle était approuvée par un juge, la décision définitive relèverait du secrétaire d’Etat, John Kerry, qui peut prendre en considération des facteurs autre que juridiques.

Mercredi, le porte-parole de Gülen Alp Aslandogan a dit à Reuters Television que ses partisans étaient persécutés depuis 2014, mais que le nombre de ces persécutions avait explosé depuis le 15 juillet.

“Cela ressemble à la période avant le génocide dans l’Europe fasciste. Ces sont des signes très alarmants et nous sommes très inquiets”, a-t-il estimé devant la maison de Gülen, dans les Pocono Mountains, en Pennsylvanie.

Gülen a appelé mardi “le gouvernement américain à rejeter toute tentative d’abus de la procédure d’extradition à des fins de vengeance politique” dans un communiqué.

L’ARMÉE TURQUE RESTE FORTE, JUGE L’OTAN

Les purges qui frappent les militaires turcs depuis le 15 juillet n’ont pas affaibli l’armée du pays, a jugé mercredi le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, organisation dont fait partie la Turquie.

“La Turquie a une grande force armée, des forces armées professionnelles et (...) je suis certain qu’il continueront en tant qu’allié engagé et fort de l’Otan”, a-t-il dit lors d’une interview à Reuters.

La menace d’une période prolongée d’instabilité en Turquie, pays membre de l’Otan et voisin de la Syrie, ébranle par ailleurs la confiance des investisseurs.

La livre turque est tombée mercredi à son plus bas niveau en dix mois et la Bourse d’Istanbul a chuté de 9,5% depuis le début de la semaine. Le vice-Premier ministre, Mehmet Simsek, a déclaré à Reuters que la priorité des mesures examinées mercredi serait d’empêcher une dégradation de la situation économique.

avec Humeyra Pamuk, Gareth Jones, Can Sezer, James Carman, Labib Nasir et David Dolan, Marc Angrand et Julie Carriat pour le service français

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