November 6, 2014 / 8:48 PM / in 4 years

La solitude de l'homme qui fit ouvrir le Mur de Berlin

par Erik Kirschbaum

Harald Jäger, le lieutenant-colonel est-allemand qui, de lui-même, donna l'ordre d'ouvrir le Mur de Berlin voici 25 ans, raconte avoir pleuré peu après, alors qu'une foule de Berlinois de l'Est s'engouffraient dans la brèche pour se rendre côté ouest et goûter pour la première fois à la liberté de mouvement. /Photo prise le 10 novembre 1989/REUTERS/Fabrizio Bensch

BERLIN (Reuters) - Le lieutenant-colonel est-allemand qui, de lui-même, donna l’ordre d’ouvrir le Mur de Berlin voici 25 ans, raconte avoir pleuré peu après, alors qu’une foule de Berlinois de l’Est s’engouffraient dans la brèche pour se rendre côté ouest et goûter pour la première fois à la liberté de mouvement.

Dans une interview à Reuters, Harald Jäger dit avoir passé plusieurs heures, avant de prendre la décision qui allait changer l’histoire, à tenter en vain d’obtenir des éclaircissements et des ordres sur ce qu’il devait faire, alors que 20.000 manifestants clamaient dehors leur droit à pouvoir se rendre à l’Ouest.

Lorsqu’il en a eu assez de se sentir ridicule et de s’entendre dire qu’il devait se débrouiller, Harald Jäger a donné l’ordre aux 46 gardes-frontières sous son commandement de lever la barrière et de laisser passer la foule.

Ensuite, il s’est retiré et a laissé libre cours à ses larmes. Des larmes de soulagement à l’idée que le face à face s’était terminé sans effusion de sang, des larmes de rage d’avoir été abandonné par ses supérieurs, mais aussi les larmes de désespoir d’un homme qui avait longtemps cru à l’idéal communiste.

Harald Jäger s’était engagé dans le corps des gardes-frontières en 1961. Pendant 28 ans, il avait vu le Mur, tout d’abord simple alignement de fils de fer barbelés, devenir peu à peu une double rangée de béton encerclant Berlin-Ouest, tranchant des rues, des familles, parfois même des cimetières.

“Mon monde était en train de s’effondrer et je me sentais abandonné par mon parti et ma hiérarchie militaire”, déclare aujourd’hui Jäger, âgé de 71 ans, au souvenir de la soirée du 9 novembre 1989. “J’étais d’un côté immensément déçu, mais aussi soulagé que ça se termine pacifiquement. L’issue aurait pu être tout autre”.

L’ANNONCE IRRÉELLE DE SCHABOWSKI

Les historiens soulignent aujourd’hui le courage du lieutenant-colonel Jäger au point de passage de la Bornholmer Strasse à un moment décisif -23h30, le 9 novembre 1989- et son rôle dans la chute du Mur et la fin de la Guerre froide. Dans les heures qui ont suivi, les Allemands de l’Est dansaient sur le Mur à la Porte de Brandebourg, et d’autres points de passage furent rapidement ouverts.

“Lorsque j’ai pu réaliser ce qui était en train de se produire, j’ai éprouvé de la joie pour tous les Allemands de l’Est parce qu’ils obtenaient ce à quoi ils aspiraient”, explique Harald Jäger, qui aurait pu se voir accuser de trahison pour ses actes et qui a été brièvement l’objet d’une enquête du parquet de la république est-allemande.

Un peu plus tôt, au cours de cette soirée du 9 novembre 1989, Jäger avait vu lors de sa pause dîner la conférence de presse télévisée, aujourd’hui célèbre, de Günther Schabowski.

Ce cacique du SED, le Parti au pouvoir en RDA, s’embrouillant à la lecture d’un document qu’on venait de lui mettre entre les mains, avait annoncé presque accidentellement qu’avec effet immédiat, les Allemands de l’Est étaient autorisés à se rendre librement à l’Ouest, cela même qui leur était refusé depuis des décennies.

“Lorsque je l’ai vu à la télé, se souvient Jäger, je me suis dit ‘Merde!’, il aurait dû savoir que les Allemands de l’Est allaient se ruer aussitôt vers les points de sortie en entendant ça. Ils ne nous en ont pas informés du tout. On nous a maintenus dans l’ignorance. Si je ne l’avais pas vu (à la télé) par hasard, je serais tombé des nues.”

Plus tard seulement, il a compris pourquoi aucun de ses supérieurs n’osait lui dire ce qu’il était censé faire, lorsqu’il les a appelés à sept ou huit reprises: “Parce que ce qui arrivait ne devait tout bonnement pas arriver”.

Schabowski avait répondu à une question d’un journaliste étranger, après hésitation, qu’à sa connaissance la mesure libéralisant les voyages à l’Ouest devait entrer en vigueur immédiatement.

23h30, L’HEURE OÙ TOUT BASCULE

Pourquoi Jäger a-t-il choisi d’ouvrir le Mur au lieu de recourir à la force pour disperser la foule de plus en plus importante qui se massait pour passer?

“J’espérais que tout se résoudrait de manière pacifique. Lorsque j’ai vu les masses d’Allemands de l’Est affluer, j’ai su qu’ils avaient raison. J’étais juste un lieutenant-colonel et n’avais pas de pouvoir de décision. Mais comme personne dans la hiérarchie ne me donnait de consigne, j’ai été pour ainsi dire obligé de prendre des mesures.”

Jäger, qui vit aujourd’hui sur sa petite retraite dans une ville au nord de Berlin, raconte que les 46 gardes-frontières sous ses ordres étaient de plus en plus nerveux face à la foule.

“On craignait que les manifestants ne s’emparent de nos armes. Mes gardes-frontières me pressaient de faire quelque chose mais ils ne savaient pas quoi.”

A 23h30, Jäger leur ordonna d’ouvrir le Mur. Ils n’en croyaient pas leurs oreilles et lui ont demandé de répéter.

“Ils n’ont pas refusé mais ont hésité, car ils savaient que ce qui arrivait n’aurait pas dû arriver et ils savaient aussi que cela serait irréversible. Il leur a fallu un moment pour s’y résoudre. Mais plus tard, voyant que tout se terminait bien, ils m’ont dit: ‘Bien joué, Harald’.”

Aujourd’hui, Jäger, dont le rôle dans la chute du Mur n’est apparu au grand jour que bien des années plus tard, vit plutôt mal sa célébrité.

Nombreux sont ceux qui se demandent si la situation n’aurait pas tourné au bain de sang si un autre que lui avait été en poste ce soir-là. “J’y pense beaucoup”, reconnaît l’intéressé. “Je me demande si d’autres auraient réagi différemment dans cette situation. Mais il ne sert à rien d’épiloguer là-dessus. Ce qui est arrivé est arrivé.”

Eric Faye pour le service français

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