19 mai 2014 / 10:09 / dans 4 ans

Comment la France sape son influence au Parlement européen

PARIS (Reuters) - La France, pays fondateur de l‘UE, peine à prendre sa part dans les jeux d‘influence au Parlement européen, tant par tradition culturelle et politique que par désinvolture à l‘égard d‘une institution pourtant appelée à jouer un rôle croissant.

La France, pays fondateur de l'UE, peine à prendre sa part dans les jeux d'influence au Parlement européen, tant par tradition culturelle et politique que par désinvolture à l'égard d'une institution pourtant appelée à jouer un rôle croissant. /Photo prise 15 avril 2014/REUTERS/Vincent Kessler

Si l‘écart avec l‘Allemagne et le Royaume-Uni s‘est réduit ces dernières années, les élus français font en moyenne moins de mandats au Parlement européen (1,8 contre 2,4 pour un député allemand ou britannique), note dans un rapport Thierry Chopin, directeur des études de la Fondation Robert Schuman.

Or, la longévité est une des conditions de l‘influence, les postes à responsabilité (président de groupe ou de commission majeure, rapporteur, coordinateur) allant aux plus expérimentés.

“Britanniques et Allemands sont mieux organisés”, admettait récemment l‘ex-Premier ministre François Fillon : “Leurs députés font en général trois mandats. Au premier, ils se font bizuter, au second, ils s‘imposent et au troisième ils font la loi.”

Selon un pointage de la Fondation Schuman, les Allemands occupent 55 des 370 postes à responsabilité dans le Parlement sortant, dont sa présidence avec Martin Schulz, deux vice-présidences, six présidences de commission, 25 postes de coordinateurs - un rouage clef du travail parlementaire.

La France est loin derrière au deuxième rang, avec 41 postes - à quasi-égalité avec des Britanniques plus enclins à freiner qu‘à promouvoir l‘Union - dont quatre présidences de commission mais aucun des 14 vice-présidents du Parlement. Elle n‘a surtout que neuf coordinateurs, alors que le Royaume-Uni en a 21.

Cette faiblesse s‘explique notamment par le fort taux de renouvellement de ses eurodéputés, plus nombreux à cumuler mandats européen et français (40,5% contre 22,2% pour les Allemands et 4,1% pour les Britanniques) ou à démissionner.

Si quelques eurodéputés UMP, PS, centristes ou écologistes se sont signalés par leur activisme, la France est à peine dans la moyenne en termes d‘assiduité et d‘implication de ses élus.

DÉFICIT DE CULTURE PARLEMENTAIRE

Selon l‘organisation indépendante VoteWatch Europe, chaque élu français a rédigé en moyenne 2,28 rapports pendant la période 2009-2014, contre 3,09 pour les Allemands, 3,3 pour les Italiens, 3,54 pour les Néerlandais, 4,69 pour les Finlandais.

Harlem Désir, nommé en avril secrétaire d‘Etat aux affaires européennes, est un des moins bien notés, avec un score de 50% de participation aux votes nominatifs, loin de la moyenne des eurodéputés français (83,31%).

Les analystes pointent du doigt les effets d‘un déficit de culture parlementaire et fédérale, donc de culture du compromis et de la négociation, clef du fonctionnement d‘une institution représentant 28 peuples parlant 24 langues différentes.

“La France n‘est plus une démocratie parlementaire et donc nous n‘avons pas les bons réflexes”, estime l‘ex-élu centriste Jean-Louis Bourlanges. “Les députés sont chez nous des machines à voter alors que dans les démocraties parlementaires comme le Royaume-Uni ou l‘Allemagne, ce sont d‘abord des négociateurs.”

“Les Allemands ont une culture parlementaire et fédérale très forte et pensent qu‘il faut envoyer des gens sérieux à Strasbourg”, renchérit Yves Bertoncini, directeur de Notre Europe-Institut Jacques Delors .

Les principales formations françaises, PS et UMP en tête, ont en revanche constitué une fois de plus leurs listes en grande partie en fonction de critères partisans nationaux, en vue de l‘élection des 74 eurodéputés français, le 25 mai.

Des élus sortants, réputés pour leur implication et leur compétence, ont été écartés ou rétrogradés pour faire de la place à des recalés des élections nationales, d‘ex-ministres au chômage ou des personnalités en quête de reconnaissance.

“Le Parlement européen est une agence de placement pour régler les problèmes internes aux partis”, déplore Liem Hoang Ngoc, eurodéputé PS sortant qui se souvient avec amertume de la façon dont son sort a été réglé une nuit de l‘automne dernier.

“Harlem Désir (alors premier secrétaire du PS) s‘est enfermé dans son bureau avec deux autres responsables” pour prendre les ministres influents et chefs de courant au téléphone, raconte-t-il. “Quand je suis allé me coucher à 3h00 du matin, j‘étais en course. A 08h00, j‘ai appris que je n‘étais plus sur la liste.”

MARGINALISATION

A droite, le choix des candidats a aussi donné lieu à de sourdes luttes d‘influence, à force grincements de dents et à un coup de gueule de l‘ancien président de l‘Assemblée nationale Bernard Accoyer contre le choix de l‘ex-ministre Nadine Morano pour conduire la liste UMP dans la région Est.

“La France est le seul pays de l‘Union à envoyer autant de novices au Parlement européen”, a-t-il pesté dans Le Monde.

Pour l‘analyste politique Pascal Perrineau, “tout cela montre que la classe politique française a plus de mal que d‘autres à prendre ces élections européennes au sérieux, et cela participe d‘une marginalisation de l‘influence française.”

Cette marginalisation risque selon lui d‘être accentuée par l‘élection d‘un fort contingent de députés français anti-UE du Front national et, dans une moindre mesure, d‘extrême gauche.

Autre faiblesse, montrée du doigt par les analystes : la forte hétérogénéité des listes UMP et PS. Quel point commun par exemple, à l‘UMP, entre un Alain Lamassoure européen militant et une Rachida Dati qui a soutenu les récentes déclarations souverainistes des députés Henri Guaino et Laurent Wauquiez ?

Outre l‘abstention, qui pourrait dépasser 60% et favorise les extrêmes, la dispersion des voix jouera aussi un rôle majeur. “Il y a 31 listes en Ile-de-France. En moyenne, sur les huit régions, c‘est entre 24 et 25”, souligne Pascal Perrineau.

Une dispersion qui risque de se retrouver dans les rangs des eurodéputés français, alors que l‘Allemagne concentre les siens dans les deux groupes qui comptent au Parlement européen, le Parti populaire (PPE, conservateur) et l‘Alliance des socialistes et démocrates (S&D ou PSE).

Le chef de l‘Etat et le gouvernement français misent sur une victoire du PSE pour atténuer une nouvelle déroute électorale annoncée du PS au pouvoir à Paris.

Mais pour Pascal Perrineau, cela ne suffira pas à empêcher un nouveau grignotage de l‘influence de la France face à une chancelière Angela Merkel forte de l‘accord de coalition CDU-SPD chez elle et de la santé économique de l‘Allemagne - “On a envie de dire à François Hollande : combien de divisions ?” dit-il.

Edité par Yves Clarisse

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