9 mai 2012 / 12:12 / il y a 6 ans

Sur le net, les foules font germer les "jeunes pousses"

par Natalie Huet

PARIS (Reuters) - En inaugurant un bar à purées à Strasbourg, Vincent et Héloïse avaient en tête de faire germer d‘autres établissements de ce type en France, notamment à Paris. Restait à trouver les fonds.

“Notre banque avait été claire, disant qu‘elle ne nous financerait pas avant 2-3 ans d‘activité”, explique Vincent Viaud, 26 ans, co-fondateur de Pur et Caetera, un établissement de restauration rapide proposant des purées et compotes bio au gré des saisons.

Le couple d‘ingénieurs, déjà habitué à travailler en direct avec les producteurs, a choisi de financer son expansion par le “crowdfunding”, ou financement participatif, en sollicitant directement les investissements de particuliers sur internet.

“Ça s‘inscrit bien dans notre logique de circuits courts”, sourit Vincent Viaud.

KissKissBankBank, Ulule, FriendsClear, Wiseed: moyennant une commission, de nombreux sites spécialisés proposent aux internautes de financer des projets qui ne sont lancés qu‘une fois collecté le montant nécessaire - que ce soit par le don, le prêt ou l‘actionnariat - une méthode qui permet de soutenir un nombre croissant d‘entreprises naissantes en mal de financement.

D‘après une étude publiée cette semaine par le cabinet de recherche américain Massolution, le crowdfunding a permis de lever près de 1,5 milliard de dollars l‘an dernier (1,15 milliard d‘euros), quasiment le double du montant levé en 2010, finançant avec succès un million de projets à travers le monde.

Les sommes levées devraient encore doubler cette année, grâce au succès de la formule aux Etats-Unis et au bond des projets dits d‘actionnariat, comme ceux proposés par le géant européen SeedUps ou le britannique Crowdcube: les particuliers peuvent y acheter une part du capital d‘une “jeune pousse” qui pourrait bien à leurs yeux devenir une poule aux oeufs d‘or.

En France, les acteurs du secteur estiment que le crowdfunding a permis de lever six millions d‘euros pour 15.000 projets l‘an dernier. Et le Medef entend promouvoir le concept auprès du prochain gouvernement pour favoriser le développement des entreprises innovantes, a fait savoir la semaine dernière sa patronne Laurence Parisot dans un entretien au Journal du Net.

PLUS-VALUE

Sur la plate-forme française Wiseed, le bar à purées Pur et Caetera a réuni 97.000 euros en trois mois et suscité de nombreux échanges avec les investisseurs, souvent d‘anciens dirigeants d‘entreprise passionnés de gestion et de stratégie.

L‘un d‘eux, Alain Renaud, a promis d‘apporter 20.000 euros à Pur et Caetera et s‘entretient plusieurs fois par semaine avec ses gérants pour les aider à piloter leur société.

“Ça ne m‘intéresse pas d’être un investisseur passif qui attend patiemment qu‘ils fassent une plus-value. Je veux être capable de leur amener une plus-value, être leur coach, leur mentor”, explique cet ancien directeur marketing, aujourd‘hui retraité mais “business angel actif” depuis vingt ans.

Soutenir l’économie réelle, aider des jeunes à développer une idée prometteuse, “les épargnants veulent voir leur argent investi dans des entreprises qu‘ils comprennent et qu‘ils choisissent”, estime Jean-Christophe Capelli, PDG de la plate-forme de prêts entre particuliers FriendsClear.

“Les internautes jouent le rôle du comité de crédit et seuls les projets plébiscités sont financés”, explique-t-il.

Le tout à faible risque - le capital prêté est garanti par le Crédit agricole, partenaire de FriendsClear - et à un taux de rémunération pouvant aller jusqu’à 4,5%.

C‘est grâce à FriendsClear que Chouki Hadri, 30 ans, entrepreneur de Seine-Saint-Denis, a pu monter sa société de fabrication et commercialisation de figurines personnalisables. En trois semaines, il a levé 12.500 euros pour pouvoir acheter une imprimante 3D et lancer une production.

“Le problème en France, c‘est que vous ne pouvez pas convaincre les investisseurs uniquement avec une idée. Vous êtes obligés d‘arriver avec des produits, un process qui tourne et même un chiffre d‘affaires. Sans ce premier prêt FriendsClear, on n‘aurait pas pu déclencher toute la machine”, explique Chouki Hadri. Son équipe a depuis obtenu d‘autres soutiens financiers et fondé www.votrefigurine.com, dont la production “made in France” tourne à plein régime.

ÉVANGÉLISATION

Des financements, un réseau... Le crowdfunding apporte enfin et surtout un public auprès duquel tester un concept. Sur les plates-formes de don, l‘investisseur commente les projets et en devient mécène sans en attendre de retour financier. La contrepartie est symbolique, comme avoir son nom au générique d‘un film ou recevoir un produit avant sa mise sur le marché.

“C‘est un moyen extraordinaire d‘avoir du feedback sur ses produits. Les gens votent un peu avec leurs dollars, donc ça permet de tester l‘eau du bain avant de s‘y jeter”, explique Olivier Mével, co-créateur de ReaDIYmate, un compagnon électronique à assembler et décorer soi-même qui réagit par un son ou un mouvement à des événements virtuels comme la réception d‘un mail.

Le projet a récolté plus de 27.000 dollars de dons sur Kickstarter, première plate-forme mondiale de crowdfunding. L’équipe de ReaDIYmate, basée à Paris, souhaitait sonder l‘audience la plus large possible. Elle a vite conclu que les plates-formes européennes étaient à ce titre trop petites et fragmentées, en raison notamment de barrières linguistiques et légales d‘un pays à l‘autre.

En quatre ans, le géant américain Kickstarter a levé autour de 200 millions de dollars pour quelque 20.000 projets. De son côté, le français Ulule.com - qui se développe pourtant en six langues et utilise PayPal et Leetchi comme solutions de paiement pour se conformer aux réglementations bancaires en vigueur à travers l‘Europe - a levé deux millions d‘euros pour 800 projets.

Son homologue KissKissBankBank a financé environ 300 projets depuis son lancement en 2010, levant 200.000 euros la première année, plus d‘un million d‘euros la deuxième.

“C‘est en train de s‘accélérer, mais on ne voit pas encore de courbe exponentielle comme aux Etats-Unis. On est toujours en phase d’évangélisation”, note Vincent Ricordeau, PDG de la plate-forme, pour qui le contexte culturel reste plus porteur en Amérique, terre des philanthropes et des self-made men.

Les acteurs du secteur déplorent aussi des obstacles réglementaires qui, en France comme ailleurs en Europe, restreignent leur capacité à lever des fonds. Certains souhaiteraient que le nouveau président, François Hollande, permette aux entreprises de lever jusqu’à un million d‘euros auprès d‘un nombre illimité de particuliers, comme l‘a fait Barack Obama avec le “JOBS Act” américain promulgué le mois dernier.

Thierry Merquiol de Wiseed regrette enfin que les banques, qui ont légalement en France le monopole du crédit, fassent de la résistance pour protéger leurs propres produits de placement à forte marge et offrant des possibilités de défiscalisation, comme les Fonds communs de placement dans l‘innovation (FCPI). Wiseed ne cache pourtant pas son souhait d’être un jour lui aussi un outil de placement proposé par les banques.

Pour Vincent Ricordeau, l‘avenir du crowdfunding français dépendra précisément de sa capacité à faire de la place au sponsoring de groupes qui souhaitent soutenir un projet et communiquer dessus. KissKissBankBank s‘est d‘ailleurs allié avec la Banque postale, qui choisit chaque mois sur la plate-forme un projet “coup de coeur” qu‘elle finance à hauteur de 50%.

Natalie Huet, édité par Jean-Michel Bélot

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