April 30, 2013 / 9:08 AM / 7 years ago

FEATURE-La chaleur nucléaire pourrait chauffer la France entière

* Un réacteur génère un tiers d’électricité, deux tiers de chaleur

* Le ministère de l’Energie “conscient” du potentiel

* De 10 à 20 milliards d’euros d’économies possibles

* Un non-sujet pour EDF

par Marion Douet et Muriel Boselli

PARIS, 30 avril (Reuters) - Rêve d’illuminé ou gigantesque gâchis national ? La France entière pourrait se chauffer en récupérant la chaleur dégagée par les 58 réacteurs nucléaires d’EDF, estime le Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

L’électricité ne représente qu’un tiers de l’énergie produite par un réacteur nucléaire. Les deux tiers restants, de la chaleur, sont dispersés dans l’air ou les rivières à l’heure où la facture énergétique de la France explose.

D’autres pays européens valorisent cette énergie acheminée par des réseaux de chaleur depuis des décennies. Mais la France, sauf exceptions exotiques, s’est toujours détournée de cette ressource qui pourrait alimenter logements et industries.

“C’est un gisement colossal. On pourrait chauffer toute la France avec nos réacteurs nucléaires”, résume Henri Safa, chercheur au CEA et l’un des rares experts de ce sujet qu’il étudie depuis trois ans.

“On s’inscrit tout à fait dans le cadre de la sobriété énergétique, c’est-à-dire essayer d’avoir une efficacité plus grande, de récupérer et d’utiliser au mieux la chaleur que l’on produit”, ajoute-t-il, soulignant que le CEA tente de convaincre EDF, qui est pour le moins réticent, de ce potentiel.

Le gouvernement s’est engagé dans une refonte sans précédent de sa politique énergétique, promettant de réduire la place du nucléaire dans la production d’électricité mais aussi de miser sur l’efficacité énergétique pour réduire la consommation.

“Nous sommes tout à fait conscients de ce sujet, qui pourra être traité dans le cadre du débat sur la transition énergétique”, indique le ministère de l’Energie, sans fournir plus de précisions.

10 à 20 MILLIARDS D’EUROS D’ÉCONOMIES

Cinq à dix ans seront nécessaires pour rentabiliser les investissements et toute la chaleur des installations nucléaires ne pourra pas être récupérée, souligne cependant Henri Safa.

Les grandes villes comme Lyon et Bordeaux, situées près d’une centrale et bénéficiant déjà d’un réseau de chaleur, devront être examinées en priorité, dit-il, mais chauffer Paris au nucléaire peut être étudié malgré les 100 km qui séparent la capitale de la centrale de Nogent-sur-Seine.

“S’il y a des réseaux de chaleur existants, ça s’étudie, ça vaut la peine”, confirme Bertrand Barré, expert de l’industrie nucléaire et ancien d’Areva, soulignant que les prix du pétrole justifient que la question se repose aujourd’hui.

Après les chocs pétroliers des années 70, la France s’était brièvement penchée sur la chaleur nucléaire - ou cogénération - mais les projets ont été abandonnés dès le contre-choc des années 80 qui a vu les prix du pétrole s’effondrer.

En France, la facture énergétique a plongé de 51,5 milliards d’euros (constants 2011) en 1980 à 19 milliards d’euros en 1990, selon les chiffres du ministère de l’Energie.

Jean Bergougnoux, directeur général d’EDF à cette époque, se souvient avoir commandé une expertise interne qui concluait à la non rentabilité de l’investissement.

Aujourd’hui, la France dépense 69 milliards d’euros pour ses importations d’hydrocarbures, qui représentent l’écrasante majorité du déficit de la balance commerciale.

Le chauffage représente 62% de la consommation d’énergie d’une habitation, selon des chiffres de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie).

“Entre 10 et 20 milliards d’euros pourraient être économisés” sur les importations de gaz et fioul, estime Frédéric Légée, du centre d’études économiques du CEA, précisant qu’il s’agit d’une estimation “à première vue” et que chaque centrale devra faire l’objet d’une étude de rentabilité.

CROCODILES ET RETRAITÉS

Mais cet enthousiasme ne semble pas partagé par tous.

“La cogénération nucléaire n’est pas un sujet”, indique-t-on chez EDF, détenu à 84% par l’Etat, où aucun spécialiste n’est disponible pour débattre des chiffres du CEA.

L’électricien renvoie directement vers les centrales qui, comme Civaux, dans la Vienne, ont pris l’initiative de céder gratuitement cette chaleur résiduelle à 45 degrés que les tours de refroidissement évacuent dans un panache de fumée blanche.

“La chaleur qui passe dans ces tuyaux, c’est globalement de l’énergie qu’on a à disposition”, dit Mickaël Gevrey, directeur adjoint de la centrale de Civaux, à laquelle trois structures sont connectées.

La consommation annuelle des 200 crocodiles de la ferme voisine, de la piscine municipale et de la maison de retraite représente moins de 1% de la chaleur produite par les deux réacteurs, dit-il. EDF a dépensé environ 1,5 million d’euros pour les travaux à effectuer au sein de la centrale.

Alimenter la ville de Poitiers, située à 30 km de là, poserait selon lui le problème du transport de la chaleur, très souvent cité par les spécialistes interrogées.

74 RÉACTEURS DANS LE MONDE

Pourtant, les technologies de transport de chaleur se sont beaucoup améliorées ces dernières années, notamment grâce à l’essor de la géothermie, notent cependant plusieurs sources.

L’Europe compte plusieurs exemples, comme la Suisse et les pays de l’Est, où des réacteurs ont été reliés à des réseaux de chaleur à l’époque du bloc communiste. En Russie, la distance entre la ville et la centrale en cogénération atteint parfois 64 km, note Henri Safa.

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) note de son côté que 74 réacteurs, sur les 430 en fonctionnement, utilisent la cogénération dans le monde, pour le chauffage ou la désalinisation de l’eau.

Mais les investissements restent très lourds pour les énergéticiens, souligne Sander de Groot, responsable d’un projet européen réunissant une quinzaine d’entreprises dont Areva et une filiale de GDF Suez.

Très endetté, EDF va investir 100 à 120 milliards d’euros dans les prochaines années pour moderniser son parc électrique.

“Élargir leur offre à l’exploitation de la chaleur nucléaire rajouterait de la complexité à leur installation, avec un retour sur investissement très long. C’est donc pour l’instant d’un intérêt limité car elles fonctionnent avec des objectifs financiers de court terme”, ajoute-t-il au sujet des entreprises européennes de l’énergie.

PAS D’INTÉRÊT POUR EDF ?

La cogénération réduirait la consommation d’électricité et pourrait déverser sur le marché un surplus de production, tirant les prix à la baisse, avance un intermédiaire basé à Londres.

“Tout ce qui peut faire baisser les prix de l’électricité est préjudiciable à la situation d’EDF”, dit-il, soulignant que la cogénération ferait perdre des clients à l’électricien en détournant les usagers du chauffage électrique.

“Cela fait sens pour le pays dans son ensemble et pour les prix de l’énergie mais pas pour EDF”, ajoute-t-il.

Chez EDF, l’héritage de plusieurs décennies d’une culture d’entreprise axée sur la production d’électricité mais aussi l’inertie propre aux grandes structures peuvent aussi expliquer le désintérêt pour le sujet, estiment de nombreuses sources.

“Il était à l’époque interdit aux ingénieurs de proposer une innovation qui ne puisse pas être reproduite sur toutes les centrales”, ajoute à titre d’exemple Lionel Taccoen, ancien d’EDF ayant supervisé la construction de deux centrales.

Il ajoute que l’âge avancé des centrales françaises - 26 ans en moyenne - et l’incertitude sur leur durée de vie renvoie aujourd’hui la question vers l’Etat.

D’autres soulignent le rôle clé d’une impulsion politique pour lancer ces investissements de long terme, plus profitables à l’intérêt général qu’à une entreprise cotée en bourse.

“Il faut simplement que le pouvoir public s’en saisisse, pour moi c’est une priorité nationale”, conclut Henri Safa. (édité par Yves Clarisse)

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