9 juin 2017 / 14:51 / il y a 5 mois

Les grandes manoeuvres lancées autour d'une privatisation d'ADP

* Le cours de Bourse record d‘ADP pourrait inciter l‘Etat à en profiter

* ADP pourrait attirer de nombreux candidats, en France comme à l‘étranger

* Le groupe Vinci bien placé

* Une cession partielle jugée plus probable

* Le dossier sera tranché au plus haut niveau de l‘Etat

par Gilles Guillaume et Blandine Henault

PARIS, 9 juin (Reuters) - Les grandes manoeuvres s‘annoncent pour la privatisation partielle ou totale d‘ADP, l‘un des premiers dossiers de “l‘Etat actionnaire” que pourraient trancher Emmanuel Macron et le gouvernement dans les mois, voire les semaines qui viennent, a-t-on déclaré à Reuters de trois sources proches du dossier.

Une fois franchi l‘obstacle des élections législatives, une fenêtre de tir s‘ouvrira pour le nouveau gouvernement, qui pourrait profiter du niveau record de l‘opérateur aéroportuaire en Bourse pour réaliser rapidement une belle opération financière sans se voir accusé de brader les bijoux de la couronne.

Une opération de cette nature est d‘autant plus attendue qu‘Emmanuel Macron s‘était engagé lors de la campagne présidentielle à créer un fonds public de 10 milliards d‘euros pour investir dans les technologies du futur, alimenté par des cessions de titres.

Par ailleurs, l‘Etat doit dégager des recettes pour financer sa quote-part de trois milliards d‘euros à l‘augmentation de capital d‘EDF.

La part de 50,63% du capital du propriétaire des aéroports de Roissy et d‘Orly gérée par l‘Agence des participations de l‘Etat (APE) vaut près de sept milliards d‘euros au cours actuel, de quoi boucler a priori près des trois quarts du financement du futur fonds d‘investissement.

“Les services de l‘APE se sont certainement organisés pour que le dossier ADP soit sur le dessus de la pile pour le gouvernement”, a déclaré à Reuters une source familière des opérations impliquant l‘Etat.

“Je pense que l’APE a déjà préparé quelque chose [concernant ADP] après avoir écouté les discours des candidats en campagne”, estime également une autre source proche du dossier.

De l‘avis des analystes, la valorisation d‘ADP paraît encore attractive pour des investisseurs en dépit de la progression de 36% du titre rien que depuis le début de l‘année.

La valeur du titre, introduit en Bourse en 2006 au prix de 45 euros, a été multipliée quasiment par trois, bénéficiant ces derniers mois de la reprise du trafic aérien vers Paris après les attentats du 13 novembre 2015 et d‘un retour de la dimension spéculative sur une cession de la part de l‘Etat.

Graphique de la performance boursière d‘ADP:

bit.ly/2rdyQr1

Le ratio valeur d‘entreprise sur excédent brut d‘exploitation (Ebitda) pour les 12 prochains mois ressort néamoins à 13 seulement pour ADP contre un multiple de valorisation de 16 en moyenne pour les dernières transactions du secteur, selon des analystes.

A titre de comparaison, les privatisations de l‘exploitation des aéroports de Nice et Lyon réalisées en 2015 par le précédent gouvernement - auquel appartenait Emmanuel Macron, alors ministre de l‘Economie - ont été réalisées sur la base de multiples respectifs de 23 et 19.

“La question n‘est pas de savoir si la privatisation va se faire mais quand elle interviendra”, estime Grégoire Thibault, analyste chez Natixis, soulignant qu‘Emmanuel Macron avait envisagé la privatisation d‘ADP lorsqu‘il était ministre de l‘Economie en 2015 pour finalement lancer uniquement celles des aéroports de Lyon et Nice.

Une cession de titres ADP semble d‘autant plus alléchante pour l‘Etat que les candidats potentiels ne manquent pas, à commencer par Vinci.

“Vinci est l‘acquéreur naturel de Groupe ADP. C‘est l‘industriel qui a le plus de chances et pour qui ça aurait le plus de sens”, estime Grégoire Thibault (Natixis).

Le groupe français détient déjà une participation de 8% dans le capital d‘ADP et a fait du développement aéroportuaire un axe stratégique prioritaire.

“Le jour où le capital d‘ADP s‘ouvre davantage, tout le monde va se jeter dessus, et Vinci ira aussi”, renchérit un bon connaisseur du dossier. “L‘éventuelle privatisation d‘ADP intéresse beaucoup de monde, des Européens mais pas seulement, des Chinois aussi”, ajoute-t-il.

La controverse suscitée par la vente par l‘Etat de 49,99% de l‘aéroport de Toulouse à Chinese Airport Synergy Investment Limited, pour 308 millions d‘euros, reste cependant dans les esprits et pourrait se révéler dissuasive pour ADP.

“Il y a des groupes étrangers qui pourraient s‘y intéresser si l‘Etat bouge sa participation”, confirme la première source, “mais je ne parierais pas qu‘ADP termine chez un groupe chinois”.

Des fonds spécialisés dans les infrastructures comme l‘australien Macquarie, tout comme des fonds de pension font également figure de candidats naturels pour une telle opération.

ALEXIS KOHLER, UN EXPERT D‘ADP À L‘ÉLYSÉE

Une réduction de la part de l‘Etat dans le capital ne serait pas forcément vue d‘un mauvais oeil par le PDG d‘ADP, à condition qu‘il y conserve un pied, ce qui aurait également l‘avantage de rassurer les syndicats du groupe, majoritairement hostiles à une privatisation totale.

“A titre personnel, il me semble important que l‘Etat conserve une part dans le capital d‘un groupe qui comprend, avec l‘aéroport Charles-de-Gaulle, la première frontière du pays, pour des raisons de sûreté et de sécurité nationale”, déclarait Augustin de Romanet dans une interview au magazine Challenges le 27 mai, ajoutant qu’“il n‘est certes pas forcé d‘y rester majoritaire”.

Dans un rapport publié en janvier sur “l‘Etat actionnaire”, la Cour des comptes jugeait elle-même qu‘il n‘était pas nécessaire que l‘Etat conserve une participation majoritaire dans ADP pour conserver une influence qu‘elle peut aussi bien exercer via la régulation du secteur.

Autre argument en faveur d‘une cession partielle : elle permettrait à l‘Etat de conserver une source importante de dividendes, le taux de distribution de 60% du groupe, particulièrement élevé, étant inchangé depuis 2013.

Selon Grégoire Thibault, une loi de privatisation - indispensable pour autoriser le passage de l‘Etat sous le seuil des 50% - pourrait intervenir dès le second semestre de cette année. Ce qui permettrait par la suite à l‘Etat de céder dans un premier temps, hors marché, un bloc de 20% environ d‘ADP, qui rapporterait environ 2,8 milliards d‘euros au cours actuel.

“A terme, nous n‘excluons pas une privatisation totale d‘ADP”, indique Grégoire Thibault. Dans ce cas, explique l‘analyste, il faudrait sans doute modifier le cadre réglementaire d‘ADP pour en faire une concession sur une durée de vie définie alors qu‘elle est actuellement perpétuelle.

Au final, ce dossier sera tranché au plus haut niveau par le chef de l‘Etat et Alexis Kohler, le secrétaire général de l‘Elysée, lui-même un grand expert des dossiers industriels et ancien directeur de cabinet d‘Emmanuel Macron à Bercy.

Alexis Kohler connaît particulièrement bien ADP pour avoir siégé à son conseil entre janvier 2010 et septembre 2012, alors qu‘il était chargé du dossier des transports au sein de l’APE.

Vinci, ADP, Matignon, Bercy et l‘APE ont refusé de commenter ces informations. (Avec Cyril Altmeyer, Matthieu Protard et Jean-Michel Bélot, édité par Dominique Rodriguez)

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