3 novembre 2015 / 14:11 / dans 2 ans

Paris et Berlin célèbrent leur industrie à front renversé

* Pour la version pdf : bit.ly/1k5NxJO

* La France importe toujours plus de biens manufacturés

* La production manufacturière en repli, pas la valeur ajoutée

* En route vers un nouveau modèle productif ?

PARIS/BERLIN, 3 novembre (Reuters) - L‘Allemagne et la France fêtent mardi leur industrie, la première empêtrée dans le scandale Volkswagen, la seconde encouragée par de timides gains à l‘export qui tranchent avec les discours alarmistes sur sa débandade industrielle.

La France semble d‘ailleurs faire preuve d‘un dynamisme productif qui n‘a rien à envier à celui de son grand voisin et pourrait même s‘être mieux préparée que lui aux mutations à venir.

A Berlin, la chancelière Angela Merkel et son vice-chancelier et ministre de l‘Economie Sigmar Gabriel ont répondu à l‘appel pour la septième édition annuelle de la “Journée de l‘industrie” placée sous le signe de l‘adaptation du secteur dans un monde digitalisé.

Mais c‘est sur les conséquences potentielles pour l‘économie allemande de la fraude de Volkswagen aux tests anti-pollution qu‘Angela Merkel a surtout voulu rassurer.

Le “Made in Germany est une bonne marque et ce qui est arrivé avec VW n‘a pas changé cela”, a-t-elle martelé.

A Paris, Emmanuel Macron a ouvert la sixième édition des “Assises de l‘industrie” consacrée quant à elle à la convergence de l‘industrie et des services, souvent opposés mais de plus en plus complémentaires avec le bouleversement des chaînes de valeur par le numérique.

“Je crois dans la renaissance industrielle du pays”, a déclaré le ministre de l‘Economie, de l‘Industrie et du Numérique en insistant sur les efforts menés pour améliorer sa compétitivité coûts et hors coûts et favoriser l‘innovation.

De fait, l‘industrie manufacturière française a gagné des parts de marchés à l‘export, portée par la baisse de l‘euro et celle du coût du travail avec le CICE.

Graphique sur l'évolution du commerce mondial et des exportations françaises en volume: bit.ly/1XLmJwG

Pourtant, les signes du déclin industriel de la France, notamment par rapport à l‘Allemagne, abondent.

Le rachat des activités énergie d‘Alstom par GE , l‘arrivée du chinois DongFeng dans le tour de table de Peugeot sans parler du rééquilibrage demandé par Nissan dans l‘alliance formée avec Renault , la reprise d‘Alcatel-Lucent par Nokia ou les déboires d‘Areva sont autant d‘illustration de difficultés qui n‘épargnent pas les fleurons du secteur.

Surtout, le dynamisme de la consommation intérieure ne sert plus de force de rappel pour la production manufacturière depuis la crise de 2008, contrairement à la situation qui prévalait auparavant.

Graphique sur l'évolution de la consommation des ménages en produits manufacturés et de la production manufacturière en France : hbit.ly/20pWe2d

Ces évolutions contrastent avec celles d‘autres grands pays industrialisés comme les Etats-Unis ou l‘Allemagne, où consommation des ménages et production industrielle continuent d‘évoluer en parallèle.

Graphiques sur l‘évolution de la consommation des ménages et de la production industrielle aux Etats-Unis et en Allemagne :

bit.ly/1HocRQ2

“Si la demande intérieure et les exportations progressent et pas la production, la seule explication possible est que la part de marché des importations de produits industriels de la France augmente”, relèvent Patrick Artus et Véronique Janod, économistes de Natixis dans une récente note de recherche.

La part des importations en produits manufacturés dans la demande intérieure pour ces produits est ainsi passée de moins de 40% en 2002 à près de 60% actuellement, selon les calculs de Natixis, sur la base de données de l‘Insee.

Cette progression des importations est le reflet de l‘inadaptation du “made in France” industriel --qui tiendra à nouveau salon à Paris les 25 et 27 novembre-- à répondre aux attentes des consommateurs : la marinière chère à l‘ancien ministre de l‘Industrie Arnaud Montebourg a moins de succès que les écrans plats ou les téléphones mobiles.

UN DÉCLIN A RELATIVISER

Au total, le production industrielle française en volume mesurée par l‘indice de la production industrielle (IPI) a régressé en niveau absolu sur les 25 dernières années et demeure aujourd‘hui en dessous de ses pics de 2008.

Une situation, qui là encore contraste avec les Etats-Unis ou l‘Allemagne, deux pays où la production industrielle a progressé sur la période et s‘inscrit actuellement au dessus de ses niveaux d‘avant crise.

Graphique sur l'évolution de l'indice de la production industrielle en France, en Allemagne et aux Etats-Unis depuis 1995 : bit.ly/1NOhTKq

En revanche, la valeur ajoutée du secteur manufacturier, qui retranche les consommations intermédiaires et se concentre sur la valeur créée au sein de la branche et sur le territoire, croît, affichant une progression de plus de 40% sur 25 ans, même si là encore la crise de 2008 a laissé des traces.

Le secteur manufacturier français s‘est ainsi recentré sur les opérations à plus forte valeur ajoutée en externalisant l‘assemblage à l‘étranger ou certaines tâches de services sur d‘autres branches.

“En réintégrant un ensemble de services à dominante B2B comme les services aux entreprises, le transport, les secteurs de l‘information et de la communication, les grandes entreprises de réseau dans l‘énergie et même la finance, la progression de la production est de 65% sur 25 ans et les niveaux d‘avant crise ont non seulement été récupérés mais l‘activité redémarre”, relève Olivier Passet de l‘institut Xerfi.

C‘est un raisonnement similaire qui a conduit l‘Insee à revoir en hausse de 3,1 points de pourcentage à 27,5% le poids de l‘industrie dans la valeur ajoutée totale du secteur privé, après avoir réaffecté aux entreprises industrielles leurs filiales tertiaires, pour l‘essentiel celles où elles logent leurs fonctions supports (facturation, financement, recherche, activités de siège).

Les comparaisons internationales livrent ainsi des conclusions très contrastées selon qu'on se réfère au seul indice de la production industrielle ou à la valeur ajoutée, avec une croissance plus rapide en France qu'en Allemagne de la "valeur ajoutée élargie", selon Xerfi. (Video de Xerficanal sur le dynamisme productif français : bit.ly/1DP2ul0)

EN AVANCE D‘UNE CRISE ?

Au-delà de cette remise en perspective, le scandale Volkswagen peut aussi être analysé comme le symptôme des fragilités du modèle industriel allemand.

“La course à la taille de Volkswagen ressemblait à une fuite en avant mal contrôlée dans un secteur emblématique du XXe siècle, qui se sait menacé dans ses fondamentaux”, estime Olivier Passet.

Pour lui, le véritable risque auquel est confrontée l‘Allemagne, qui a fait de l‘automobile l‘un des pivots de sa puissance industrielle, c‘est celui de la transformation en profondeur du modèle d‘affaires du secteur.

“La triche Volkswagen peut sembler étrangère à tout cela, mais elle peut être perçue aussi comme le type d‘erreur insensée que l‘on commet lorsque l‘on est acculé”, note-t-il.

L‘irruption des géants de la Silicon Valley, les Google , Amazon, Facebook et autres Apple (GAFA), menace de reléguer l‘industrie automobile au rang d‘atelier de montage, ces nouveaux entrants captant l‘essentiel de la valeur ajoutée par leur maîtrise des flux d‘information.

Un risque renforcé par la révolution qui se dessine en matière de mobilité et bouleverse totalement l‘acte d‘achat automobile avec le basculement dans une logique de parc, géré par les réseaux d‘information. L‘automobile, avec tout ce qu‘elle véhicule de valeur symbolique, de marqueur social, se transformerait en un objet banalisé, une évolution aux antipodes du positionnement allemand.

Face à ces incertitudes, l‘industrie automobile allemande a cherché la parade en renforçant sa domination du marché, en partant à la conquête des marchés émergents et en modérant ses salaires, une évolution entièrement concentrée sur la survie du modèle.

Les industriels d‘outre-Rhin sont pourtant plus que conscients des enjeux. Le site internet du BDI, le Medef allemand, affiche le numérique comme sa deuxième préoccupation après la politique commerciale extérieure, mais devant la transition énergétique. Et Berlin a placé à Bruxelles l‘ancien président du Bade-Würtemberg, siège de Daimler, au poste de commissaire à l‘Economie numérique.

Mais ils pourraient bien avoir mangé leur pain blanc et se trouver confrontés à une crise à laquelle leurs homologues français ont déjà payé leur tribut.

Le dynamisme productif de l‘industrie française ne signifie pas pour autant qu‘elle soit plus avancée dans la recomposition des chaînes de valeur. Mais là aussi les signaux encourageants ne manquent pas.

Le classement annuel Fast 500 du cabinet de consultants Deloitte sur les 500 start-up européennes connaissant la plus forte croissance compte près de 90 jeunes pousses françaises depuis trois ans, loin devant le Royaume-Uni et très loin devant l‘Allemagne.

Le géant américain des réseaux Cisco a annoncé début octobre qu‘il allait doubler son investissement dans les start-up françaises pour le porter à 200 millions de dollars. [ID: nL8N1280W8]

“Il y a ici une communauté de start-up incroyables (...) Les décideurs de la France comprennent mieux que tout autre ce que la révolution numérique peut apporter à chacun”, avait alors déclaré le président de Cisco, John Chambers.

Sources : *Que se passe-t-il dans l‘industrie française ? Flash économie. Natixis. 22 octobre 2015 *Déclin industriel : La France est en avance d‘une crise ! Olivier Passet. XerfiCanal. 09 octobre 2015 *Impact de VW sur l‘économie allemande. Axa IM Recherche et Stratégie d‘investissement. 30 septembre 2015 *Le dynamisme productif de l‘industrie française est bien meilleur qu‘on ne le dit. Olivier Passet. XerfiCanal. 23 avril 2015? *“Avec la définition économique des entreprises, une meilleure vision du tissu productif” et “De nouvelles données issues du profilage des groupes : une part accrue de l‘industrie...”. Les entreprises en France. Edition 2015. Insee. *Palmarès Deloitte Technology Fast 500. (Marc Joanny avec Madeline Chambers et Caroline Copley à Berlin, édité par Yann Le Guernigou)

0 : 0
  • narrow-browser-and-phone
  • medium-browser-and-portrait-tablet
  • landscape-tablet
  • medium-wide-browser
  • wide-browser-and-larger
  • medium-browser-and-landscape-tablet
  • medium-wide-browser-and-larger
  • above-phone
  • portrait-tablet-and-above
  • above-portrait-tablet
  • landscape-tablet-and-above
  • landscape-tablet-and-medium-wide-browser
  • portrait-tablet-and-below
  • landscape-tablet-and-below