17 mars 2017 / 15:44 / il y a 5 mois

Les fonds souverains, un levier même pour les pays sans le sou ?

* Des pays pauvres ou déficitaires lancent des fonds souverains

* Apport d'actifs pour emprunter, attirer des investisseurs

* Des risques d'investissements superflus, contrôles défaillants

par Claire Milhench

LONDRES, 16 mars (Reuters) - Les fonds souverains, longtemps attribut des seuls pays riches en ressources naturelles et aux comptes courants excédentaires, séduisent de plus en plus des pays émergents pauvres ou déficitaires voire même lourdement endettés.

Apparus dans les années 1950 et généralement associés aux pays les plus riches de la planète, les fonds souverains détiennent près de 6.500 milliards de dollars (6.050 milliards d'euros) d'actifs et se sont imposés comme des acteurs majeurs et très courtisés des marchés financiers internationaux, prenant des participations significatives dans de nombreuses multinationales ou achetant des immeubles emblématiques de New York à Melbourne en passant par Londres ou Paris.

Mais, des pays parmi les plus pauvres comme le Guyana, le Suriname ou le Zimbabwe, se sont mis sur les rangs du club très fermé des fonds souverains, même si certains n'ont pas encore trouvé leur financement.

Plus récemment, la Turquie, la Roumanie, l'Inde et le Bangladesh ont lancé des fonds souverains qui auront vocation à investir non pas à l'étranger mais sur le territoire national pour y stimuler la croissance.

Les fonds souverains traditionnels ont plutôt tendance à investir à l'étranger pour éviter l'inflation sur le prix des actifs dans leur pays d'origine, diversifier leurs sources de revenus et constituer une épargne dans la perspective du tarissement de la rente tirée de l'exploitation de leurs ressources naturelles.

"L'expression 'fonds souverains' est utilisée de manière très large, y compris pour désigner certaines de ces nouvelles entités qui sont davantage comparables à des holding d'Etat", a dit Elliot Hentov, responsable de la recherche sur les institutions officielles chez State Street Global Advisors (SSgA).

"Elles ont besoin de levier, elles ont besoin du secteur privé pour co-investir si elles veulent fonctionner", a-t-il ajouté.

ACCUEIL MITIGÉ

La Turquie affiche un déficit de ses comptes courants de 30 milliards de dollars par an et doit attirer des investisseurs pour le financer.

L'idée est de mettre les participations de l'Etat dans les grandes entreprises dans un véhicule ad hoc et d'utiliser celui-ci pour attirer des fonds étrangers, en utilisant ces actifs pour garantir des prêts ou en sollicitant d'autres fonds souverains comme investisseurs.

La Roumanie espère financer des routes et des hôpitaux grâce à des emprunts garantis par des participations de l'Etat dans des entreprises du pays ou grâce au produit de la vente ou de l'introduction en Bourse de ces mêmes entreprises.

L'Inde et le Bangladesh veulent aussi lancer de nouveaux projets d'infrastructure grâce à des fonds souverains: New Delhi cherche ainsi des co-investisseurs parmi les autres fonds souverains et les grands fonds de pension mondiaux pour son Fonds national d'investissement et d'infrastructure.

Ces projets ont toutefois reçu un accueil mitigé voire méfiant. Leurs détracteurs estiment que de tels fonds investissant dans leur propre pays peuvent au mieux entraîner une allocation inappropriée des ressources et au pire encourager purement et simplement la corruption.

Ils citent l'exemple du fonds malaisien 1MDB, au coeur d'enquêtes pour blanchiment dans pas moins de six pays.

"Le danger avec ces fonds c'est que dans de nombreux cas, les procédures budgétaires normales ne s'appliquent pas et qu'ils constituent un moyen de contourner le contrôle parlementaire et le passage au crible des projets par les administrations gouvernementales", explique Andrew Bauer, analyste au Natural Resource Governance Institute.

DES PERFORMANCES DIFFICILES À MESURER

Dans un régime autoritaire, cette absence de transparence implique qu'il est difficile de vérifier comment les fonds sont alloués, ce qui risque de favoriser des projets prestigieux mais d'une utilité discutable.

Les critiques du projet turc mettent aussi en avant le risque d'une mainmise encore accrue de l'Etat sur l'économie.

Le caractère autoritaire voire corrompu d'un régime n'implique toutefois pas nécessairement que le fonds souverain héritera de ces tares, pour peu qu'il en soit préservé par son régime juridique, l'indépendance de son conseil et l'expertise de ses dirigeants.

L'apport des participations de l'Etat à un fonds géré de manière professionnelle peut améliorer la performance des entreprises concernées et le fonds souverain Mumtalakat de Barheïn est considéré comme un succès à cet égard.

Le fonds souverain Mubadala d'Abou Dhabi est aussi cité comme un exemple d'expérience réussie de diversification de l'économie avec le développement d'activités dans d'autres secteurs que l'énergie.

Dans le cas de la Roumanie, la séparation de la propriété des entreprises de leur gestion pourrait renforcer la transparence et la responsabilisation de dirigeants, estime Greg Konieczny, gérant de Fondul Proprietatea, un fonds créé pour indemniser les personnes expropriées sous l'ancien régime communiste.

"Actuellement, ces entreprises sont sous la tutelle de ministres qui définissent aussi la stratégie et les politiques des secteurs dont ils ont la charge, cela ne fonctionne jamais", a-t-il ajouté.

De même en Inde, où les projets d'infrastructure se heurtent aux lourdeurs bureaucratiques, un fonds souverain dédié peut accélérer les choses, estime Nikhil Salvi, directeur au sein du cabinet de recherche et d'analyses financières Aranca.

L'évaluation de la performance restera un point d'achoppement majeur. Si des infrastructures ferroviaires ou portuaires favorisent la croissance de l'économie, comment cela sera-t-il intégré dans les résultats et le bilan du fonds souverain ? De même, les retombées bénéfiques de la construction de nouvelles écoles et de nouveaux hôpitaux peuvent prendre des années avant de se matérialiser.

"Beaucoup de ces fonds ne publient pas de rendement de référence", souligne Sven Behrendt, directeur général du cabinet de consultant GeoEconomie. "Savoir si ces investissements sont ou non rentables (...) reste souvent difficile."

avec Ruma Paul et Rajesh Kumar Singh, Marc Joanny pour le service français, édité par Marc Angrand

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