June 7, 2019 / 1:16 PM / 3 months ago

POINT MACRO-Les banques centrales au chevet de l'économie mondiale

* Les prévisions économiques revues à la baisse

* La guerre commerciale pointée du doigt

* Les services contaminés par le marasme industriel

* La BCE déçoit en n’évoquant pas de baisse des taux

* Une baisse des taux évoquée à demi-mot par la Fed

* Inflation élusive et questions sur l’indépendance des banques centrales

*

par Wilfrid Exbrayat

PARIS, 7 juin (Reuters) - En s’étendant à de nouveaux pays la guerre commerciale déclenchée par les Etats-Unis semble partie pour durer, une perspective économique désastreuse dont les banques centrales semblent mesurer toute l’ampleur.

Si ce conflit apparaît être la principale préoccupation des économistes, il n’a pas empêché la zone euro, la Chine et les Etats-Unis de dégager au premier trimestre une croissance conforme voire supérieure aux attentes.

Mais les organismes internationaux ne cessent de revoir à la baisse leurs prévisions pour le reste de l’année, à l’exemple du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Organisation de coopération et développement économiques (OCDE) dans leurs projections de printemps.

“À la fin du printemps 2019, les incertitudes sur la croissance mondiale sont loin d’avoir disparu”, résume le gérant d’actifs Candriam.

Le président américain Donald Trump a ouvert fin mai un nouveau front avec le Mexique, menacé de droits de douane s’il ne régule pas mieux l’immigration clandestine.

Par ailleurs, entre Pékin et Washington, le torchon brûle depuis que les Etats-Unis ont lancé une nouvelle salve de droits de douane sur 200 milliards de dollars de produits chinois.

L’Europe est toujours sous la menace de taxes sur l’automobile tandis que l’Inde se voit privée par Washington de son statut commercial privilégié.

Rien d’étonnant donc à ce que l’indicateur trimestriel de perspective de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) soit resté en mars au plus bas depuis 2010, sans même intégrer les derniers développements commerciaux.

Les indicateurs composites avancés (ICA) de l’OCDE, “conçus pour anticiper les points de retournement de l’activité par rapport à sa tendance avec six à neuf mois d’avance, continuent d’indiquer un infléchissement de la croissance dans la plupart des grandes économies”, observe par ailleurs l’organisation.

Comme le note Christopher Dembik, de Saxo Banque, cet indicateur “se situe à son plus bas niveau depuis l’automne 2009”, impliquant “généralement un risque de récession”.

Cet infléchissement touche aussi bien l’OCDE dans son ensemble, que les Etats-Unis ou encore la zone euro, alors que la Chine aurait au contraire une croissance stable.

Les dernières enquêtes PMI montrent que si l’activité de la zone euro s’est légèrement améliorée en mai elle reste faible et sans perspective d’amélioration immédiate.

Le marasme manufacturier atteint un secteur des services en principe moins exposé aux vents mauvais des dissensions commerciales; si le secteur tertiaire s’est redressé en mai aux Etats-Unis, il a ralenti en Chine et au Japon par exemple.

LA BCE JUGÉE TROP RÉSERVÉE

Dans le compte rendu de sa réunion de politique monétaire du 10 avril dernier, la Banque centrale européenne (BCE) se montrait préoccupée par la possibilité que la croissance soit encore plus faible que prévu et elle croyait moins en une reprise au second semestre dans la zone euro.

Elle a décidé jeudi de maintenir ses taux directeurs en l’état au moins jusqu’à la fin du premier semestre 2020, alors que le statu quo était jusque-là envisagé à l’horizon de la fin de l’année seulement.

La BCE a aussi présenté les modalités des prochaines opérations de refinancement à long terme ciblées (TLTRO-III), une facilité ouverte aux banques pour qu’elles continuent d’alimenter les flux de crédit vers l’économie réelle.

Ces annonces ont pu paraître timorées à des marchés qui avaient peut-être un peu trop à l’esprit les propos tenus deux jours auparavant par les responsables de la Réserve fédérale à l’occasion d’une importante conférence qui s’est tenue deux jours durant à Chicago.

“La BCE, même si les marchés ont pu être déçus par ses annonces, est toujours dans l’optique de maintenir une politique monétaire souple pour une durée encore assez longue”, a dit à Reuters Christophe Blot, économiste de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

“Nous sommes dans une situation où la zone euro a une croissance plutôt modérée et une inflation qui ne converge pas vers l’objectif; cela justifie que la politique monétaire reste plutôt expansionniste”.

Lors de la conférence de Chicago, James Bullard, le président de la Fed de Saint-Louis, a déclaré qu’une baisse des taux “pourrait être bientôt justifiée”.

Le président Jerome Powell a dit lui que la Fed réagirait de manière “appropriée” aux risques nés des tensions commerciales ou liés à tout autre événement récent.

Cela a suffi pour que les marchés anticipent une baisse des taux dans les mois qui viennent, alors que la Fed s’en tenait jusque-là à suspendre sa procédure de normalisation.

“On assiste sans doute au début d’une initiative verbale coordonnée de la Fed pour préparer les intervenants des marchés à au moins une baisse de taux cette année”, a dit John Doyle, responsable du trading chez le broker Tempus à Washington.

“Peut-être que les marchés surinterprètent quelque peu les déclarations de la Fed”, tempère toutefois Christophe Blot. “La situation macroéconomique aux Etats-Unis ne plaide pas du tout pour un changement de cap de la politique monétaire”.

Mais la statistique de l’emploi de mai montre que la perte d’élan de l’économie américaine touche à présent le marché de l’emploi où les créations de postes ont été inférieures aux attentes - celles des mois précédents ayant en outre été revues en baisse - tout comme la hausse des salaires.

S’ajoutant à la très médiocre statistique de l’emploi dans le secteur privé américain parue deux jours plus tôt, elle est susceptible d’accentuer encore plus la pression des marchés sur la Réserve fédérale pour qu’elle baisse les taux.

INFLATION ET INDÉPENDANCE

L’autre souci des banques centrales est une inflation qui ne décolle pas. Ainsi, l’étalon mesurant ce que seront les anticipations d’inflation à cinq ans dans cinq ans en zone euro est tombé jeudi à un plus bas record, attestant du scepticisme des marchés quant à la capacité de la BCE à atteindre son objectif d’une inflation d’un peu moins de 2%.

Cette dernière a un peu relevé jeudi sa prévision d’inflation pour 2019, à 1,3% contre 1,2% anticipé en mars, mais elle reste très éloignée de son objectif.

Elle était de 1,2% en mai, et même encore plus faible, de 1,0%, suivant la mesure privilégiée par la BCE.

Cette constance dans l’échec depuis 2013 soulève la question de la pertinence de conserver un tel objectif.

“Oui, cela reste pertinent mais est-ce suffisant? Sans doute pas”, répond Christophe Blot. “La banque centrale a un effet sur l’inflation mais le fait qu’elle n’arrive pas à atteindre sa cible montre qu’il y a d’autres facteurs sur lesquels elle n’a pas forcément prise”, explique-t-il.

Pour autant, “il importe de définir un objectif de stabilité des prix; on peut débattre de la manière de le faire mais ça ne remet pas en cause le principe”.

Le mandat de la Fed diffère de celui de la BCE en ce qu’elle doit veiller non seulement à la stabilité des prix mais aussi au plein emploi, un élargissement des compétences qui peut soulever la question du bien-fondé de sa complète indépendance vis-à-vis du pouvoir politique.

“La BCE doit-elle avoir un objectif un peu plus précis en termes de croissance ou d’emploi, on peut se poser la question”, observe Christophe Blot.

Mais, poursuit-il, “à partir du moment où l’on élargit les prérogatives des banques centrales, de façon explicite ou implicite, cela pose la question de leur indépendance telle qu’elle a été envisagée jusqu’ici”.

Sans aller jusqu’à une remise en cause de leurs statuts, l’élargissement du mandat “justifie une plus grande coordination en matière financière, budgétaire et monétaire, remettant un peu en cause une certaine forme d’indépendance”. (édité par Marc Joanny)

0 : 0
  • narrow-browser-and-phone
  • medium-browser-and-portrait-tablet
  • landscape-tablet
  • medium-wide-browser
  • wide-browser-and-larger
  • medium-browser-and-landscape-tablet
  • medium-wide-browser-and-larger
  • above-phone
  • portrait-tablet-and-above
  • above-portrait-tablet
  • landscape-tablet-and-above
  • landscape-tablet-and-medium-wide-browser
  • portrait-tablet-and-below
  • landscape-tablet-and-below