November 28, 2018 / 3:47 PM / 20 days ago

ECLAIRAGE-Le "raid" Macron de 2015, germe de la crise Renault-Nissan

* Les tensions liées à l’affaire Ghosn menacent l’alliance

* La montée de l’Etat français au capital de Renault en 2015 a jeté de l’huile sur le feu

* Les concessions qui ont suivi pourraient servir Nissan

par Laurence Frost et Michel Rose

PARIS, 28 novembre (Reuters) - L’arrestation de Carlos Ghosn incite Nissan à de nouvelles tentatives pour s’affranchir de la tutelle de Renault, sa maison mère française, et est un dossier problématique de plus sur le bureau d’Emmanuel Macron à l’Elysée.

Mais le chef de l’Etat a peut-être semé lui-même la graine de la crise actuelle entre les deux partenaires de l’alliance automobile franco-japonaise.

En 2015, alors ministre de l’Economie aux ambitions présidentielles encore secrètes, Emmanuel Macron a ordonné à la surprise générale une montée de l’Etat français au capital de Renault afin de lui assurer les votes doubles prévus par la loi Florange pour les actionnaires de long terme.

Cette action éclair a profondément choqué la partie japonaise et beaucoup voient maintenant dans les huit mois de bras de fer qui ont suivi entre Bercy et Hiroto Saikawa, à l’époque numéro deux de Nissan, la genèse des tensions qui menacent aujourd’hui l’alliance.

Quand le Gulfstream G550 de Carlos Ghosn s’est posé la semaine dernière sur le tarmac de l’aéroport de Tokyo, des officiers de justice japonais l’attendaient. Nissan, qu’il a sauvé de la faillite il y a une vingtaine d’années, a été prompt à souligner que le contrôle exercé par Renault avait handicapé la gouvernance éthique du groupe japonais, rendant possible les malversations financières dont Carlos Ghosn est accusé.

Dans une correspondance que Reuters a pu consulter, Hiroto Saikawa conteste le droit de Renault de nommer des dirigeants et des administrateurs de Nissan, comme cela est prévu par le principal accord de l’alliance. De telles divergences fondamentales menacent l’avenir du partenariat franco-japonais, qui dispute à Volkswagen et Toyota la place de premier groupe automobile mondial.

“Le président Macron lui-même a une certaine responsabilité dans la partie qui se joue actuellement”, a déclaré cette semaine Max Warburton, analyste chez le gérant de fonds new-yorkais AllianceBernstein.

“Il doit reconnaître que sa décision d’augmenter la participation de l’Etat dans Renault en 2015 (...) a probablement impacté la perception japonaise de l’alliance et renforcé les craintes selon lesquelles c’est l’Etat français qui a le contrôle ultime de Nissan.”

L’Elysée s’est refusé à faire un commentaire mais un conseiller a répondu que le chef de l’Etat n’avait “certainement aucun regret”.

En 2015, l’initiative d’Emmanuel Macron pour renforcer l’influence de l’Etat chez Renault avait été parée de l’image positive de l’audace. Trois ans plus tard, devenu le plus jeune président français, Emmanuel Macron est confronté au mouvement social des Gilets jaunes et à une popularité au plus bas dans les sondages, un contexte de nature à braquer davantage les projecteurs sur les risques que son intervention a fait courir à l’alliance.

APPEL DE COURTOISIE

En 2014, plusieurs mois durant, Emmanuel Macron a tenté en vain de dissuader Carlos Ghosn et le conseil d’administration de Renault de proposer à l’assemblée générale du groupe automobile français une clause d’exemption à l’exercice des droits de vote double.

De peur que l’Etat ne pèse pas suffisamment le jour de l’AG pour imposer ses vues, Emmanuel Macron téléphone à Carlos Ghosn le soir du 7 avril 2015 - par courtoisie - pour l’informer que l’Etat a acheté 4,73% supplémentaires du capital de Renault pour 1,2 milliard d’euros, et que ces parts seront revendues sitôt les droits de vote double acquis.

“Il a toujours une approche tout feu, tout flamme”, commente un ancien ministre d’Emmanuel Macron. “Et puis ensuite vient le moment où il y a la réalité des rapports de force et la réalité des dossiers.”

Avec cette opération, considérée de manière unanime par ses détracteurs et ses admirateurs comme un “raid” sans précédent, la bataille d’ego entre le PDG à la stature internationale Carlos Ghosn et le banquier promu ministre Emmanuel Macron avait éclaté au grand jour.

Ignorant les mises en garde, Emmanuel Macron a fini par obtenir pour l’Etat une minorité de blocage chez Renault, qui détient quant à lui une participation de contrôle de 43,4% dans Nissan.

Cette situation nouvelle a mis Tokyo en alerte et a alimenté de fortes tensions dans les mois qui ont suivi. Nissan a même menacé de quitter l’accord RAMA (Restated Alliance Master Agreement), une décision radicale qui le rendrait libre de racheter des actions de sa maison mère, entreprise plus petite que lui, et de mettre fin au contrôle de Renault, voire de l’inverser.

“La gouvernance de Renault, et en conséquence l’autonomie du management de Renault, qui ont été la base de la confiance (dans) l’alliance, seront sensiblement affectées”, écrivait Hiroto Saikawa le 3 septembre 2015 dans une note au conseil d’administration de Renault que Reuters a pu se procurer.

Un porte-parole de Nissan s’est refusé à tout commentaire.

Les équipes de Bercy ont rejeté dans un premier temps les demandes de Nissan - que Renault abaisse sa participation dans son partenaire japonais, qu’il restaure les droits de vote pour la participation de 15% que Nissan détient dans Renault et qu’il renonce au contrôle de l’alliance -, y voyant un numéro de ventriloque de la part de Carlos Ghosn, qui s’exprimait à la fois en tant que PDG de Renault et PDG de Nissan.

“Quand il parle de ce que pense Nissan et le Japon, il parle pour lui”, estimait à l’époque un responsable de l’Agence des participations de l’Etat (APE). Tout ça, pour moi, c’est un peu de la foutaise.”

ERREUR DE CALCUL

Trois ans ont passé.

Carlos Ghosn est aujourd’hui détenu au Japon, accusé d’avoir utilisé des fonds de Nissan à des fins personnelles et d’avoir massivement sous-déclaré sa rémunération réelle. Selon la télévision NHK, il dément ces accusations.

Les demandes de Nissan, elles, n’ont pas changé et sont de nouveau sur la table.

“La terminologie, les phrases et le vocabulaire utilisés aujourd’hui (sont) les mêmes qu’en 2015”, observe un autre ancien du gouvernement français, aujourd’hui banquier d’affaires. “On ne l’a pas cru quand Ghosn présentait les positions (japonaises). En fait, ce n’était pas fantasmé.”

La pression exercée par Emmanuel Macron pour une fusion complète entre Renault et Nissan a également provoqué une levée de boucliers dans le camp japonais, méfiant sur les conditions d’un tel projet, quelques mois avant que Nissan ne lance, sur la base d’informations internes, l’enquête qui a conduit à l’arrestation de Carlos Ghosn et son éviction de la présidence de Nissan.

Après avoir insisté sur le fait que la France devait d’abord accepter de vendre ses parts dans Renault, Carlos Ghosn a finalement accepté cette année d’explorer un approfondissement de l’alliance en échange d’un nouveau mandat à la tête de Renault, avec l’appui de l’Etat.

Les hauts dirigeants de Renault, Nissan et Mitsubishi - troisième partenaire de l’alliance automobile, lui-même contrôlé par Nissan - se réunissent cette semaine pour la première fois depuis l’arrestation de Carlos Ghosn.

Cette série de rencontres à Amsterdam viseront d’abord à assurer la continuité de tous les projets communs - véhicules, usines, composants - en l’absence de l’homme fort de l’alliance, et d’éviter que la méfiance actuelle ne dégénère en conflit ouvert.

Mais alors que la question des nominations s’annonce épineuse, l’accord dit de “stabilisation” conclu fin 2015 par Emmanuel Macron pour mettre fin à la crise des droits de vote double pourrait n’avoir que temporairement stabilisé l’alliance, le poids de Renault s’en étant trouvé affaibli.

La France a notamment accepté de plafonner les droits de vote de Renault à 18% pour la plupart des décisions non stratégiques.

Mais l’accord va plus loin avec la promesse de Renault de ne jamais s’opposer au conseil d’administration de Nissan aux assemblées générales, une promesse au nom de la non-ingérence réclamée par Nissan qui risque de s’avérer un sérieux handicap dans la crise actuelle de gouvernance.

Loïc Dessain, directeur général de la société de conseil aux actionnaires Proxinvest, y voit un étonnant “défaut de supervision” de la part d’un gouvernement qui n’a agi que pour protéger ce qu’il considérait comme l’intérêt de Renault.

“Cela reste un abandon des droits de Renault sur son principal actif”, a-t-il déclaré mardi. “Renault n’a absolument plus aucune liberté sur l’exercice de son droit de vote chez Nissan.”

“Là, on arrive dans une situation où on réalise beaucoup trop tard qu’effectivement, ça aura un impact parce qu’on n’est plus dans la même dimension pour négocier. L’équilibre de l’alliance a déjà été bouleversé”, a-t-il ajouté.

DES DISTRACTIONS

L’ancien président François Hollande a refusé de faire un commentaire sur sa gestion de la crise des droits de vote double de 2015. Mais un membre du cabinet d’Emmanuel Macron à Bercy se souvient que l’attention du ministre de l’Economie se portait ailleurs à la fin de cette année-là. On l’ignorait à l’époque mais Emmanuel Macron préparait alors le lancement d’”En Marche”, la formation politique qui lui a ouvert les portes de l’Elysée.

Le nom de domaine en-marche.fr a été déposé le 7 janvier 2016, moins de quatre semaines après la conclusion de l’accord sur Renault-Nissan.

“Ce qui ne l’empêchait pas, vu son intelligence et sa capacité de travail, d’être très présent sur les dossiers”, souligne l’ancien ministre interrogé par Reuters, qui a requis l’anonymat. “Mais ce n’était plus sa préoccupation principale.”

Il ajoute que Carlos Ghosn porte lui aussi une part de responsabilité dans l’escalade de 2015.

“Il avait une manière absolument insupportable de considérer qu’il n’avait pas à discuter avec un ministre, qu’il était au-dessus de ça. Donc, il ne parlait éventuellement qu’à un Premier ministre”, raconte-t-il. “Comme Macron a un certain sens aussi de sa personne, je pense que ça n’a pas dû lui plaire du tout.”

Interrogé sur sa relation avec le PDG de Renault un an après la crise de 2015, Christophe Sirugue, qui était alors secrétaire d’Etat à l’Industrie, avait été globalement du même avis et avait répondu : “(Discuter) avec Carlos Ghosn ? Vous rigolez ? Pour lui, je n’existe pas.” (Avec Elizabeth Pineau et Gilles Guillaume, édité par Dominique Rodriguez)

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