June 12, 2018 / 1:19 PM / 5 months ago

Pétrole-L'Opep créerait de nouvelles tensions en relevant son offre

par Ahmad Ghaddar

LONDRES, 12 juin (Reuters) - Les marges de manoeuvre du secteur pétrolier risquent de se réduire à des niveaux inédits depuis plus de 30 ans si l’Opep et ses alliés décident la semaine prochaine d’assouplir leur accord d’encadrement de leur offre, exposant le marché à un risque de flambée des cours au moindre choc.

Les capacités inutilisées du secteur correspondent au volume de pétrole supplémentaire que les pays producteurs peuvent mettre rapidement sur le marché. Il s’agit d’une sorte de matelas permettant d’amortir les chocs en cas de catastrophe naturelle, de conflit ou de tout autre motif provoquant une pénurie soudaine.

Cette réserve représente actuellement plus de 3% de la demande mondiale et elle pourrait chuter à environ 2%, son plus bas niveau depuis au moins 1984, si l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et ses alliés, dont la Russie, décidaient de relever leurs plafonds de production à l’issue de leur réunion des 22 et 23 juin à Vienne, estime la banque américaine Jefferies.

“On passerait fondamentalement de 3,2 millions de barils par jour (bpj) de capacités inutilisées à approximativement 2 millions de bpj”, dit Jason Gammel, analyste de Jefferies, qui estime la demande mondiale à 100 millions de bpj.

Certains analystes pensent même que les capacités inexploitées pourraient tomber sous le seuil de 2% après la baisse des investissements provoquée à travers le secteur par des années de faiblesse des cours du pétrole.

L’Arabie saoudite, qui est de fait le chef de file au sein de l’Opep, a indiqué sa préférence pour un relèvement de la production à l’issue de la réunion de Vienne. Elle s’est elle-même alarmée du risque de crise sur le marché.

“Nous sommes préoccupés par les faibles capacités inexploitées de nos jours”, a dit le ministre saoudien de l’Energie, Khalid al Falih, à Reuters le mois dernier, tout en jugeant que le secteur était en “meilleure condition” qu’en 2016, lorsque les cours avaient plongé sous 30 dollars le baril.

L’Opep et ses alliés ont réduit depuis janvier 2017 leur production cumulée de 1,8 million de bpj pour dégonfler les stocks mondiaux de pétrole. Cette initiative a contribué à faire remonter les cours, avec un Brent de la mer du Nord se traitant au-dessus de 76 dollars le baril mardi après être un temps repassé au-dessus des 80 dollars en mai.

Même si c’était l’objectif recherché, la baisse des stocks, revenus quasiment à leur moyenne sur cinq ans dans les pays développés, complique néanmoins la donne pour l’Opep.

“Aujourd’hui, nous n’avons plus de matelas de stocks ou de vastes capacités inutilisées”, a prévenu dès janvier Claudio Descalzi, administrateur délégué de l’italien Eni. “Dans ce contexte, tout événement géopolitique peut provoquer une flambée des cours.”

Jason Gammel, de Jefferies, insiste lui aussi sur la nouveauté de la situation. “Le haut niveau des stocks ces dernières années signifiait que le marché n’avait pas besoin de réagir à un risque politique accru car les stocks jouaient effectivement le même rôle que les capacités inutilisées”, dit-il.

Le gouverneur iranien au sein de l’Opep, Hossein Kazempour Ardebili, a déclaré à Reuters la semaine dernière que les cours pourraient bondir jusqu’à 140 dollars le baril si le rétablissement des sanctions américaines contre son pays, troisième producteur de l’Opep, pénalisaient ses exportations.

Martijn Rats, de Morgan Stanley, pense que les cours seront orientés à la hausse “si l’offre et la demande sont équilibrées, si les stocks se sont contractés de manière significative et que les capacités inutilisées ne sont pas si bonnes que ça”.

L’ampleur de ces capacités inutilisées dépend de la manière dont on les définit.

L’Agence internationale de l’Energie (AIE), basée à Paris, considère qu’il s’agit de la production supplémentaire qui peut être mise sur le marché dans un délai de 90 jours et de manière prolongée. Elle estime ainsi que l’Opep avait des capacités de réserve de 3,47 millions de bpj en avril, dont environ 60% pour la seule Arabie saoudite.

L’agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) définit quant à elle ces capacités comme le volume de production disponible en 30 jours et pour au moins 90 jours. Elle évalue les capacités de réserve de l’Opep à 1,91 million de bpj au premier trimestre.

A partir de cette définition de l’EIA, Robert McNally, du cabinet Rapidan Energy Group, estime que l’Arabie, le Koweït et les Emirats arabes unis, tous trois membres de l’Opep, et la Russie disposent ensemble d’une capacité inexploitée de 2,3 millions de bpj.

“Donc s’ils décident de relever (la production) de 1 million de bpj, il reste 1,3 million de bpj, ce qui enfonce le bas de la fourchette historique et resserre de manière inconfortable (le marché) étant donné le risque élevé et en augmentation de perturbation géopolitique”, dit-il.

L’Opep et la Russie ont cependant annoncé que tout relèvement de leur production serait progressif, ce qui atténuerait les tensions sur les capacités inexploitées.

L’Arabie saoudite a déjà par le passé amorti de tels chocs géopolitiques lors de la guerre du Golfe en 1990-1991 puis lors de l’intervention américaine en Irak en 2003. A l’époque, l’effort n’avait toutefois dû être prolongé que quelques mois.

Avec Rania El Gamal à Dubaï et Dmitri Zhdannikov à Londres Bertrand Boucey pour le service français

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