January 12, 2018 / 3:21 PM / 10 months ago

REPORTAGE-A Sidi Bouzid, berceau de la révolution de 2011, la colère monte à nouveau

par Ulf Laessing

SIDI BOUZID, Tunisie, 12 janvier (Reuters) - Reprenant des slogans et brandissant des pancartes devant un bâtiment public de Sidi Bouzid, berceau il y a sept ans de la “révolution du jasmin”, les jeunes diplômés qui manifestent contre la politique d’austérité préviennent le gouvernement: à défaut d’emplois, la Tunisie entrera dans une nouvelle période de turbulences.

Depuis le début de la semaine, le pays d’où est parti le mouvement des “printemps arabes” est de nouveau en proie à une vive contestation sociale suscitée par l’entrée en vigueur au 1er janvier de hausses de prix dans le cadre du budget 2018.

Les manifestations ont dégénéré en affrontements avec les forces de l’ordre, des scènes de pillage se sont produites et les autorités, qui ont déployé l’armée dans les rues, ont procédé à ce stade à près de 800 interpellations.

A Sidi Bouzid, point de départ des mobilisations de l’hiver 2010-2011 qui ont conduit en quelques jours à l’éviction du président autocrate Zine El-Abidine Ben Ali avant de gagner d’autres pays arabes, les jeunes manifestants déplorent que les promesses de la révolution ne se soient jamais matérialisées.

Dans un pays où le chômage touche en moyenne 30% des jeunes et où le dinar a perdu 60% de sa valeur depuis 2011, alimentant une inflation aux effets ravageurs pour les plus démunis, les nouvelles mesures d’austérité décidées par le gouvernement de Youssef Chahed ne passent pas.

“Nous espérions que nos vies s’amélioreraient, que nous aurions des emplois, des logements, mais tout a empiré”, explique Bachir Hussein, rencontré parmi les manifestants.

PROMESSES ENVOLÉES

A 32 ans, il vit mal de devoir vivre encore chez ses parents. Dix ans après avoir obtenu son diplôme, il n’arrive pas à trouver un emploi solide. “Je n’ai pas les moyens de me marier, je n’ai plus aucun espoir que les choses s’améliorent”, poursuit-il.

Ses amis et lui pensaient que la révolution de 2011 se traduirait par de nouveaux emplois dans les services publics, que Ben Ali avait fait croître avec un objectif clientéliste.

Mais le modèle s’est effondré, les bailleurs de fonds de Tunis exigeant que l’Etat cesse de consacrer près des deux tiers de son budget aux salaires des fonctionnaires. L’objectif est de réduire le déficit public creusé par la baisse des exportations de phosphate et des revenus du tourisme, un secteur clef qui a souffert des attentats islamistes, notamment au musée du Bardo, à Tunis, puis dans la station balnéaire de Sousse en 2015.

A Sidi Bouzid, les manifestants affirment que les autorités s’étaient engagées à embaucher une soixantaine de diplômés en 2015. Mais les gels budgétaires de la loi de finances 2018 ont suspendu le projet.

“Nous avions une promesse mais les autorités ont fait marche arrière”, dit Hussein. “Alors nous continuerons de manifester.”

Entrer dans la fonction publique est pratiquement le seul moyen de faire carrière dans cette ville isolée située à 200 km au sud de la capitale, un trajet qui nécessite quatre heures de voiture compte tenu de l’état des routes et de l’absence de connexion avec le réseau autoroutier ou ferroviaire.

“Nous avons réclamé à de nombreuses reprises d’être reliés à l’autoroute ou au réseau ferroviaire de sorte que des investisseurs puissent venir, mais on nous a répondu qu’il n’y avait pas d’argent”, souligne Attia Athmouni, un militant local qui fut l’un des premiers, il y a sept ans, à se porter au secours de Mohamed Bouazizi, ce marchand ambulant qui s’était immolé par le feu pour protester contre la confiscation de son étal par la police.

C’est le geste de Bouazizi, mort quelques jours plus tard, qui avait déclenché la révolution.

“L’argent est là, reprend Athmouni, mais il n’est pas distribué au peuple parce qu’il y a toujours de la corruption.”

“SANS ESPOIR, ON EST PRÊT À TOUT”

Face à la colère sociale, le gouvernement affirme qu’il n’a pas d’autre choix et que les hausses de prix et de taxes, notamment sur les carburants, les cartes téléphoniques prépayées ou encore l’accès à internet seront maintenues.

Depuis 2011, les difficultés économiques du pays ont provoqué plusieurs mouvements de contestation, et la mobilisation actuelle semble moindre que dans un passé récent.

Le parti islamiste Ennahda, qui participe à la coalition gouvernementale avec les laïcs de Nida Tounès, a cependant endossé les revendications de syndicats qui demandent une augmentation du salaire minimum et de l’aide aux familles nécessiteuses.

“J’ai le sentiment qu’ils vont devoir céder au moins partiellement sur les revendications salariales et repousser la hausse des prix”, estime Charlie Robertson, économiste chez Renaissance Capital.

Dans un café de Sidi Bouzid, Mahran Alaoui, 24 ans, dit rentrer à peine de Libye. “J’y retournerai probablement dans deux semaines”, poursuit-il. Le pays voisin et ses richesses pétrolières ont longtemps attiré les Tunisiens en quête de travail. La plupart sont revenus après le renversement du régime de Mouammar Kadhafi. Malgré les risques liés à l’instabilité et à l’insécurité, certains, comme Mahran Alaoui, y retournent.

“Il y a des risques en Libye mais en Tunisie, je n’arrive pas à trouver un emploi et les prix sont très élevés”, explique le jeune homme, qui travaille occasionnellement dans un magasin de Zaouïa, sur la côte routière de Libye occidentale où les fusillades entre factions sont monnaie courante.

Attia Athmouni, l’activiste, assure lui que des milliers de jeunes ont quitté Sidi Bouzid depuis 2011, tentant pour certains de franchir la Méditerranée pour émigrer sans papier en Europe, ralliant pour d’autres le groupe Etat islamique en Libye, en Irak ou en Syrie.

“Sans espoir, on est prêt à tout”, dit-il. (Henri-Pierre André pour le service français)

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