October 10, 2019 / 6:57 AM / a month ago

ECLAIRAGE-L'ère Draghi a sonné le glas des "faucons" monétaires

* Mario Draghi s’apprête à tirer sa révérence

* La BCE a radicalement changé sous sa présidence

* Elle devrait demeurer durablement accommodante

* Les “faucons” semblent avoir perdu la partie

par Patrick Vignal

PARIS, 10 octobre (Reuters) - Mario Draghi s’apprête à quitter la Banque centrale européenne après huit ans de présidence qui ont profondément modifié le visage de l’institut d’émission et transformé les “faucons” partisans de l’orthodoxie monétaire en espèce en voie d’extinction.

Lorsqu’il a pris ses fonctions le 1er novembre 2011 pour un mandat qui expirera à la fin du mois, la BCE était célèbre pour sa réticence envers les politiques dites “non conventionnelles” et rien ne paraissait indiquer qu’elle allait bientôt inonder les marchés de liquidités par des rachats massifs de titres.

Deux jours après sa nomination, cet ancien professeur d’économie de l’université de Florence passé ensuite par la banque d’investissement américaine Goldman Sachs présidait son premier Conseil des gouverneurs et tenait un discours suggérant qu’il allait inscrire ses pas dans ceux de son prédécesseur, le Français Jean-Claude Trichet.

“Notre programme pour les marchés de titres comporte trois caractéristiques principales: il est temporaire, limité et justifié par la nécessité de restaurer le fonctionnement des canaux de transmission monétaire”, avait-il dit alors.

Dix baisses de taux et 2.600 milliards d’euros de rachats d’actifs plus tard, sans oublier toute une série de programmes de refinancement à long terme destinés aux banques (LTRO et TLTRO), l’assouplissement monétaire (“quantitative easing”/QE) fait partie des meubles et plus personne ne s’attend à voir les taux remonter à court, moyen ou même long terme.

Entre-temps, Mario Draghi aura endossé les habits de sauveur de la zone euro avec le fameux “whatever it takes” de juillet 2012, autrement dit la promesse de tout mettre en oeuvre pour préserver l’union monétaire, menacée alors par la crise des dettes souveraines.

QE FOREVER

Le 12 septembre dernier, à l’issue de l’avant-dernière réunion monétaire sous la présidence de l’Italien, la BCE annonçait qu’elle enfonçait son taux de dépôt un peu plus bas en territoire négatif et qu’elle allait procéder à nouveau à des rachats d’actifs “aussi longtemps que nécessaire”.

“Après le ‘whatever it takes’, on a maintenant le ‘QE forever’”, commente Bastien Drut, membre de l’équipe études et stratégie de CPR Asset Management et coauteur, avec ses collègues Laetitia Baldeschi et Juliette Cohen, d’un livre intitulé “Comment les années Draghi ont changé la Banque centrale européenne”, qui vient de paraître.

Avec en outre la promesse d’un maintien prolongé des taux à leurs niveaux actuels, voire plus bas, Mario Draghi a balisé le terrain pour Christine Lagarde, qui prendra le 1er novembre les commandes d’une institution appelée à demeurer durablement accommodante.

Ce biais n’est pas du goût de tout le monde à la BCE, comme vient de l’illustrer la démission de l’Allemande Sabine Lautenschläger de son poste de membre du directoire, trois ans avant la fin de son mandat.

La reprise du QE déplaît à pas mal de monde au sein de l’institution, froissant notamment les plumes des “faucons”, à commencer par celles de Jens Weidmann, l’influent président de la Bundesbank.

“Le fait que l’opposition à la dernière décision de politique monétaire donne de la voix depuis qu’elle a été prise montre à quel point la BCE est fragile aujourd’hui”, estime Carsten Brzeski, économiste d’ING.

“Quand Christine Lagarde remplacera Mario Draghi, elle aura du travail à faire pour recoller les morceaux.”

DE “SUPER MARIO” AU “COMTE DRAGHILA”

S’il est très populaire sur les marchés, où la qualité de ses travaux de plomberie monétaire lui a valu le surnom de Super Mario, la figure de proue de la BCE n’a donc pas que des amis.

La politique de taux négatifs de la banque centrale est impopulaire notamment en Allemagne, parce qu’elle pénalise les épargnants et favorise la hausse des prix de l’immobilier.

“Le comte Draghila siphonne nos comptes en banque”, écrivait le 13 septembre dernier le quotidien allemand à fort tirage Bild, au côté d’un photomontage de Mario Draghi avec des canines et un accoutrement de vampire.

Certains Allemands craignent également de devoir payer les factures de pays de la zone euro plus dépensiers comme l’Italie, le Portugal ou l’Espagne.

La BCE est certainement divisée mais les “faucons” n’en ont pas moins clairement perdu la partie, estime Bastien Drut avant d’insister sur le talent de communicateur de Mario Draghi.

Ce dernier a accordé nettement moins d’interviews que son prédécesseur mais il a prononcé davantage de discours et a apporté un soin particulier à bien se faire comprendre, dit-il.

Sous sa présidence, la BCE a ainsi introduit une communication sur le pilotage des anticipations (“forward guidance”) destinée à donner aux marchés des indications sur l’évolution future de sa politique.

A l’image de ce que fait depuis longtemps la Réserve fédérale américaine, elle s’est aussi mise à publier les comptes rendus (“minutes”) de ses réunions monétaires au bout de quelques semaines, contre 30 ans précédemment.

“On a assisté à une véritable révolution en matière de communication”, insiste Bastien Drut en soulignant en outre le souhait de Mario Draghi de s’inscrire dans la modernité, en répondant par exemple aux questions des internautes sur Twitter sous le “hashtag” #AskECB.

LE MYSTÈRE DE L’INFLATION

Malgré l’ingéniosité indéniable démontrée par Mario Draghi et son équipe, dont les rouages les plus essentiels sont déjà partis ou s’apprêtent à la faire, la politique monétaire est aujourd’hui plus questionnée que jamais, soulignent les stratèges de CPR AM.

Ce questionnement porte notamment sur l’efficacité des mesures mises en oeuvre, sur les effets négatifs des politiques non conventionnelles ou encore sur les faibles marges de manoeuvre dont disposent désormais les banques centrales, à commencer par la BCE.

“Il y a clairement un loupé de la politique monétaire sur l’inflation, qui reste très éloignée de l’objectif de la BCE” d’une hausse des prix inférieure à mais proche de 2% sur un an, fait valoir Laetitia Baldeschi.

Benoît Coeuré, membre du directoire sur le départ et fidèle parmi les fidèles de Mario Draghi, a parlé de “mystère” face à la stagnation des prix malgré des années de politiques monétaires expansionnistes, rappelle-t-elle.

Conscient des limites de l’action de la BCE, le président sortant ne cesse de réclamer que la politique budgétaire prenne le relais, ce qui ne signifie nullement qu’il juge l’institution qu’il s’apprête à quitter à court de munitions.

“Tous les instruments, qu’il s’agisse des taux d’intérêt, des rachats d’actifs ou du pilotage des anticipations, sont prêts à être calibrés”, a-t-il déclaré lors d’un entretien accordé récemment au Financial Times - sa première interview depuis trois ans.

Il ne reste plus à Christine Lagarde qu’à ajuster la mire.

Edité par Marc Angrand

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