June 8, 2018 / 1:01 PM / 4 months ago

ECLAIRAGE-La finance responsable, du marketing à l'investissement vertueux

* L’investissement socialement responsable gagne du terrain

* Une démarche vertueuse et une méthode de gestion du risque

* Certains le font sérieusement, d’autres moins

* Les régulateurs tentent d’y mettre un peu d’ordre

* Les entreprises restent un peu à la traîne

par Patrick Vignal

PARIS, 8 juin (Reuters) - Considéré récemment encore par le monde de la finance comme un gadget dans l’air du temps, l’investissement socialement responsable (ISR) s’impose désormais comme une évidence à de nombreux gestionnaires d’actifs, même si les entreprises ont un peu plus de mal à faire leur mue.

Appliquer aux placements financiers les principes du développement durable en intégration des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) n’est plus une option mais une obligation, explique Charlie Thomas, directeur des stratégies environnement et développement durable chez Jupiter AM.

“On ne parle plus de quelques hippies dans un coin, tout le monde doit s’y mettre et le faire rapidement, il n’y a pas le choix”, dit-il.

Les enjeux sont énormes car l’objectif de l’accord de Paris sur le climat, qui prévoit de contenir le réchauffement climatique nettement en dessous de 2% d’ici à 2100, ne sera sans doute pas atteint et qu’il faudra que la résistance s’organise pour éviter les catastrophes, ajoute-il.

Dans la pratique, si certains gérants se contentent encore d’appliquer des filtres ESG modélisés pour tenir les vilains petits canards à l’écart de leur portefeuille, d’autres ont déjà une démarche plus cohérente.

“On préfère agir de manière positive en sélectionnant des sociétés vertueuses dans une logique d’investissement”, explique Roberto Magnatantini, responsable actions mondiales chez SYZ Asset Management.

Les régulateurs, et notamment l’Union européenne, qui a publié en mars et complété récemment une directive en ce sens, tentent de généraliser les bonnes pratiques et d’imposer des normes communes aux industriels comme aux sociétés de gestion.

Avec des progrès puisque, selon l’Autorité des marchés financiers (AMF), 71% des fonds commercialisés en France ont fourni l’an dernier un niveau d’information permettant à l’investisseur de mieux comprendre la stratégie responsable mise en oeuvre, contre 26% en 2015.

UN LABEL FRANÇAIS TRÈS PRISÉ

Pour éviter le “greenwashing”, soit les belles déclarations d’intentions destinées à s’arroger à peu de frais une étiquette flatteuse, le régulateur français recommande aux fonds ISR commercialisés auprès d’investisseurs français de faire les démarches pour obtenir le label public ISR, créé en janvier 2016.

“Dans le marché, il y a ceux qui le font sérieusement et jusqu’au bout et il y a ceux pour lesquels c’est encore un peu du marketing”, explique Isabelle Cabie, directrice du développement durable chez Candriam.

“Il y a des labels très sérieux, et le label national ISR français est l’un des meilleurs parce que tout est contrôlé, de la sélection aux mesures d’impact”, ajoute-t-elle.

Fin 2017, 119 fonds commercialisés en France bénéficiaient de ce label, selon les chiffres de l’AMF.

La loi française de transition énergétique oblige par ailleurs les sociétés de gestion et les investisseurs institutionnels à rendre compte précisément de l’intégration des critères ESG dans leur politique d’investissement.

Cette loi impose en outre aux sociétés de gestion dont les fonds présentent un encours supérieur à 500 millions d’euros de communiquer sur leur exposition aux risques climatiques et leur contribution à l’atteinte des objectifs de transition énergétique.

Selon l’édition 2017 du rapport ISR de l’AMF, 68% des sociétés de gestion en France ont effectivement publié un rapport et 38% des acteurs, représentant 78,5% des encours gérés, soit près de 3.000 milliards d’euros, intègrent désormais des critères ESG.

L’investissement durable se généralise donc, et pas simplement parce que différentes instances le préconisent, voire l’imposent.

“Je pense personnellement que la lame de fond est beaucoup plus profonde qu’une simple directive européenne”, dit Roberto Magnatantini. “C’est une prise de conscience collective de la société.”

WARREN BUFFETT ET LA FILLE DE 12 ANS

C’est aussi une méthode de gestion du risque qui permet de se méfier des entreprises susceptibles de faire les gros titres pour un scandale aux conséquences lourdes, comme ce fut le cas pour BP avec la marée noire de 2010 dans le golfe du Mexique ou pour Volkswagen avec la révélation, en 2015, de la fraude du constructeur aux contrôles d’émissions polluantes de ses moteurs diesel.

“Nous n’avons pas de velléité de philanthropie”, explique Roberto Magnatantini. “L’idée n’est pas de subventionner des bonnes causes mais de réduire le risque de nos investissements en intégrant plus explicitement qu’auparavant les paramètres ESG, environnementaux en particulier”, ajoute-t-il.

La plupart des études académiques sur le sujet détectent une corrélation positive entre le respect des critères ESG et la performance financière, souligne pour sa part le gérant d’actifs allemand DWS.

Convaincus par ces éléments, les investisseurs se tournent de plus en plus vers les produits ESG, notamment les fonds indiciels cotés (ETF) : à fin 2017, le volume d’investissement dans les ETF de ce type était de 39,2 milliards de dollars, toujours selon DWS. Un montant qui reste toutefois relativement faible par rapport au montant global des fonds gérés de manière passive, qui atteint 9.000 milliards de dollars.

Si le “E” d’ESG, pour environnement, ne fait plus vraiment débat et si le “G” de gouvernance a toujours figuré en bonne place dans les préoccupations des gestionnaires d’actifs, le “S”, soit la responsabilité sociale, a plus de mal à s’imposer.

“On préfère le “E”, qui est plus objectif et représente la menace la plus immédiate pour la planète et l’humanité”, explique Roberto Magnatantini.

“Pour le “S”, certaines modélisations proposent un screening en fonction de l’âge ou du nombre de femmes dans le board, ce qui est un peu naïf. Si j’y remplace Warren Buffett par ma fille de 12 ans, je gagne deux points d’un coup mais je ne suis pas certain que la société sera mieux gérée.”

LES INDUSTRIELS TRAÎNENT ENCORE LES PIEDS

Si les sociétés de gestion ont bien compris les enjeux de l’investissement durable, le monde industriel a plus de mal à faire sa mue, notamment parce qu’une telle démarche impose des investissements coûteux, avec des répercussions négatives immédiates sur le bénéfice.

“La finance a son rôle à jouer mais elle ne peut pas tout faire”, plaide Isabelle Cabie. “Il y des demandes à avoir et des exigences à mettre en place du côté de l’économie réelle. La finance durable, oui, à condition que l’on aligne les politiques économiques et que les entreprises soient amenées à se mobiliser dans cette orientation.”

L’un des soucis pour les gestionnaires d’actifs est la difficulté à obtenir des industriels des informations vérifiables, explique Guillaume Compeyron, analyste financier chez SYZ AM.

“L’un des aspects les plus importants dans l’ESG, c’est de trouver de la donnée quantitative avec une taxonomie commune et pas de simples déclarations vertueuses”, dit-il.

“Il existe déjà des organismes qui ont défini comment calculer les émissions de carbone en prenant non seulement les émissions produites par les actifs de la société mais également par la chaîne de valeurs et notamment les fournisseurs”, ajoute-t-il.

“Apple, par exemple, qui focalise ses efforts sur la propriété intellectuelle, a recours à Foxconn pour produire l’iPhone en Chine, et c’est quelque chose qu’il faut prendre en compte.”

Même s’il reste des barrières à abattre et des comportements à modifier, le train de la finance durable est en marche.

Roberto Magnatantini espère qu’il ne s’arrêtera pas.

“L’idéal pour les critères ESG, ce serait que l’on n’en parle plus dans 10 ans parce qu’il y aurait eu une prise de conscience collective et que tout le monde y aurait recours de manière automatique”, dit-il. (édité par Blandine Hénault)

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