April 4, 2019 / 11:58 AM / 5 months ago

Des molécules aux électrons, les majors pétrolières en mutation

LONDRES (Reuters) - Les sociétés pétrolières européennes ont commencé à se préoccuper de ce qui pourrait un jour menacer leur activité : la fin d’un siècle de croissance de la demande de brut dans un monde à faibles émissions de CO2.

Les sociétés pétrolières européennes ont commencé à se préoccuper de ce qui pourrait un jour menacer leur activité : la fin d'un siècle de croissance de la demande de brut dans un monde à faibles émissions de CO2. /Photo prise le 11 février 2019/REUTERS/Nick Oxford

L’émergence du véhicule électrique et la demande des investisseurs et des consommateurs en faveur d’une énergie plus propre pour limiter le changement climatique ont poussé les majors européennes à prendre des premières mesures pour faire passer leurs activités de la production de pétrole et du raffinage à l’électricité via le gaz naturel et les énergies renouvelables.

Leur financement pour l’exploration pétrolière dépasse de loin toutes ces initiatives mais elles ont entrepris de racheter des sociétés de production et de distribution d’électricité pour les intégrer à leurs activités dans les domaines du gaz naturel et des énergies renouvelables.

Ces investissements relativement modestes dans l’électricité visent à les aider à surmonter la transition énergétique en offrant aux particuliers et aux entreprises une énergie plus propre que le charbon et à doter leurs stations-service d’un vernis écologique grâce à la recharge des véhicules électriques.

Tester des activités dans l’électricité contribue également à répondre à la demande des actionnaires qui souhaitent s’assurer de la “pérennité” de leurs activités.

Comparaison des investissements des grands groupes européens

L’Agence internationale de l’énergie prévoit que les modifications réglementaires visant à réduire les émissions de carbone entraîneront une croissance de la demande d’électricité beaucoup plus rapide que celle de pétrole, à mesure que la classe moyenne asiatique énergivore augmentera.

L’industrie voit la demande de pétrole atteindre un sommet entre 2020 et 2040.

PROFIT

La diversification n’est pas une nouveauté dans le secteur du pétrole et du gaz et a au mieux des résultats inégaux. Les grandes compagnies pétrolières ont acheté des participations dans le charbon, l’alimentation des animaux domestiques, la nutrition, le commerce de la crevette, les couches-culottes ou encore l’hôtellerie et l’acier, avec un succès limité.

Certains prédisent ainsi que l’électricité n’apportera pas les bénéfices dont les sociétés pétrolières et gazières ont besoin pour soutenir les dividendes importants auxquels leurs investisseurs sont habitués.

BP a perdu des milliards lors de sa première incursion dans les énergies renouvelables il y a 20 ans, lorsqu’il s’était renommé “Beyond Petroleum”. Il a fermé sa division d’énergie solaire en 2011 et a tenté de se débarrasser de ses parcs éoliens, mais dit avoir désormais un modèle plus performant.

“La plupart des choses que nous faisons aujourd’hui sont liées à nos capacités qui sont au coeur de notre métier”, a déclaré à Reuters Dev Sanyal, responsable de la division des énergies alternatives de BP. “Si vous pouvez commencer à combiner des molécules et des électrons dans une offre intégrée, vous commencez à créer quelque chose de plus intéressant.”

Projection de la demande en énergies renouvelables comparées aux énergies fossiles

Projection de la croissance de la production d’électricité d’ici 2040

Le profit est le premier défi à relever pour relier les points entre les énergies renouvelables, les centrales au gaz et les services collectifs confrontés à une concurrence croissante sur des marchés qui se fragmentent rapidement. Aucune entreprise ne détaille ses résultats dans les énergies renouvelables ou l’électricité.

FRANCE ET ITALIE EN AVANCE

BP est revenu dans le secteur solaire en 2017 avec un investissement de 200 millions de dollars dans le générateur solaire britannique Lightsource et a mis un orteil dans la distribution d’électricité britannique la même année en acquérant une participation de 25% dans Pure Planet, une petite compagnie alternative fournissant de l’électricité renouvelable à quelque 100.000 clients.

“L’activité des énergies renouvelables l’an dernier a été génératrice de flux de trésorerie disponibles (...) nous avons évolué dans une trajectoire positive au cours des trois dernières années”, a déclaré Dev Sanyal. “Nous avons aujourd’hui des clients industriels et, avec le temps, il pourrait y avoir des clients particuliers.”

Il a ajouté que BP envisageait d’étendre sa capacité d’énergie alternative - la plus importante parmi les majors, selon CDP, un cabinet de recherche spécialisé dans le climat qui collabore avec de grands investisseurs institutionnels.

Les importants intérêts de Gazprom dans le secteur de l’hydroélectricité placent le groupe russe à la deuxième place devant Total, puis Shell, d’après les calculs du CDP.

Dans le commerce de détail, les Français et les Italiens sont en avance.

Le rachat de Direct Energie par Total en 2018 a apporté au groupe français un portefeuille de centrales alimentées au gaz et aux énergies renouvelables ainsi qu’une plate-forme permettant de défier le fournisseur historique EDF.

Il vise sept millions de clients en France et en Belgique d’ici 2022 et a déclaré dans une récente présentation aux investisseurs qu’il avait pour objectif de faire de l’électricité faiblement carbonée 15% à 20% de son offre totale d’ici 2040.

Eni revendique la place de deuxième producteur d’électricité d’Italie, avec six centrales électriques, une grande entreprise de négoce d’électricité et deux millions de clients.

MODÈLE D’ENTREPRISE

Shell affirme vouloir devenir le plus grand fournisseur d’électricité et a réalisé au cours de l’année écoulée plusieurs investissements, dont une centrale à gaz au Brésil et un groupe de services collectifs au Royaume-Uni.

La semaine dernière, il a renommé ce groupe Shell Energy et a basculé ses 710.000 clients vers de l’électricité renouvelable à 100%, offrant aussi des réductions sur l’essence et la recharge de voiture électrique dans ses stations-service.

Mark Gainsborough, responsable de la nouvelle division énergie de la société anglo-néerlandaise, a déclaré à Reuters que l’objectif était de développer la clientèle de particuliers en Grande-Bretagne.

Shell a envisagé d’acquérir la division de vente au détail de son concurrent SSE au cours des derniers mois, mais les discussions ont peu progressé en raison des inquiétudes suscitées par la décision du gouvernement de plafonner les prix de l’énergie, selon des sources du secteur, un exemple des risques auxquels les marchés mondiaux de l’électricité font face.

Shell et SSE se sont refusés à tout commentaire.

Signe de la concurrence croissante entre les grandes entreprises du secteur de l’énergie, Total envisage une offre concurrente à celle de Shell pour le groupe néerlandais Eneco, selon des sources proches du dossier.

Total n’a pas souhaité faire de commentaire.

Eneco est évalué à environ trois milliards d’euros et compte 2,2 millions de clients. Mark Gainsborough a estimé qu’il pourrait servir d’exemple de modèle d’entreprise basé sur l’électricité.

“L’idée c’est de trouver un mode intégré avec des positions dans le négoce et l’approvisionnement et avec des comptes clients”, a-t-il dit.

PRUDENCE

L’ancien directeur général de BP John Browne, qui fut à l’origine de la première incursion dans les renouvables de la major basée à Londres, a déclaré que des coûts de production beaucoup plus bas pour les projets éoliens et solaires et une meilleure compréhension de la croissance future des marchés de l’électricité avaient depuis radicalement changé la donne.

“La question est de savoir si vous avez les compétences, les personnes et la détermination nécessaires pour réussir ce travail et si vous êtes heureux de constater que les rendements que vous réalisez sont meilleurs que ceux de vos autres activités”, a-t-il déclaré à Reuters.

Les rendements des projets solaires et éoliens se situent généralement autour de 5% à 10%, selon CDP, moitié moins que ceux de nombreux projets pétroliers et gaziers.

Jusqu’ici, les grandes compagnies pétrolières ont consacré une petite partie de leurs investissements annuels aux technologies à faibles émissions de carbone car elles équilibrent les souhaits des actionnaires entre demande de rendement et d’innovation.

Shell et Equinor prévoient de consacrer entre 5% et 6% de leurs investissements aux technologies d’énergie propre, tandis qu’Eni vise environ 4% et que Total et BP prévoient environ 3% chacune, selon CDP.

Ces chiffres augmentent avec les investissements dans la production des centrales au gaz mais sont encore assez limités pour être digérés si la concurrence se renforce, en particulier dans le secteur de la vente au détail qui inclut les supermarchés, les start-up de la fintech et Amazon.

“Si ça ne fonctionne pas, ces sociétés ont les poches pleines et seraient en mesure de scinder leurs activités dans l’électricité”, a déclaré Munir Hassan, responsable des ‘énergies propres’ au cabinet d’avocats CMS, au Royaume-Uni.

La différence de rendements entre l’électricité et le pétrole et le gaz n’a pas beaucoup changé, a-t-il dit, mais il y a un nouvel élan car la perception des actionnaires et de leurs enfants a changé.

“Certaines des compagnies pétrolières vont réussir”, a ajouté Munir Hassan. “Mais je me demande s’ils trouveront que ça a été plus douloureux qu’ils ne le pensaient.”

Dominique Rodriguez pour le service français, édité par Benoît Van Overstraeten

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