29 mars 2014 / 10:39 / il y a 3 ans

Matthieu Pigasse prône une politique industrielle volontariste

Matthieu Pigasse, directeur général de la banque d'affaires Lazard France, plaide pour une politique industrielle volontariste qui permettrait à la France de rattraper son retard dans les secteurs d'avenir comme le numérique. /Photo prise le 28 mars 2014/Christian Hartmann

PARIS (Reuters) - Alors que le résultat dimanche des élections municipales pourrait conduire rapidement à un remaniement gouvernemental, Matthieu Pigasse, directeur général de la banque d'affaires Lazard France, plaide pour une politique industrielle volontariste qui permettrait à la France de rattraper son retard dans les secteurs d'avenir comme le numérique.

Dans un ouvrage récent, "Éloge de l'anormalité" - une allusion transparente au président "normal" que serait François Hollande - le banquier de gauche se livre à un réquisitoire contre les politiques d'austérité menées en Europe depuis la crise financière de 2008, dénonçant le manque d'ambition réformatrice de la gauche au pouvoir et l'absence de courage de la classe politique française.

Pour Matthieu Pigasse, actionnaire du quotidien Le Monde et propriétaire du magazine culturel Les Inrockuptibles, l'heure est grave et les décisions sont urgentes face à une France repliée sur elle-même, plongée dans une triple crise politique, économique et sociale qui se traduit par une montée de l'extrémisme politique et un développement du fanatisme religieux et du communautarisme.

"Ces élections sont l'expression d'une colère face à la gravité de la situation et à la violence de la montée du chômage et des inégalités. C'est aussi l'expression d'un rejet et d'une frustration face à la perception que le politique est incapable d'agir ou de réagir", déclare-t-il dans une interview à Reuters.

"C'est un coup de semonce à tous les politiques de droite comme de gauche. C'est un 'wake-up call'", ajoute-t-il. "Nous sommes à un moment de danger pour la démocratie."

Selon lui, la priorité doit être donnée à une réforme en profondeur de l'Etat - qui passerait notamment par une réduction du millefeuille administratif et la disparition des départements - une poursuite de l'intégration européenne - marquée par la mutualisation des dettes et une solidarité budgétaire - et par une réhabilitation de l'entreprise en favorisant le risque plutôt que la rente.

AUSTÉRITÉ "MORTIFÈRE"

Selon lui, la France devrait s'inspirer des premières réformes lancées par le nouveau président du Conseil italien, Matteo Renzi, qui a annoncé un vaste plan de relance de plusieurs dizaines de milliards d'euros, en s'affranchissant ainsi des critères européens en matière de déficits publics.

"Nous continuons de mener en Europe des politiques d'austérité dont nous savons qu'elles sont mortifères. Nous le voyons à nos portes. En Grèce, la politique d'austérité a conduit à la dislocation de la société grecque, à l'explosion d'un chômage insupportable, un effondrement du pouvoir d'achat et une explosion des inégalités, de la pauvreté et de la précarité", ajoute le directeur général de Lazard France, qui a conseillé le gouvernement grec au plus fort de la crise européenne de la dette souveraine.

"En Italie, vous avez un Premier ministre, Matteo Renzi, qui a décidé d'un coup de renverser la table, de casser les dogmes qui prévalaient jusqu'à maintenant et qui s'est libéré des contraintes", observe-t-il. "A rebours de ce qu'exigent les politiques européennes, il a lancé un plan de relance de près de 90 milliards d'euros."

"Il a ce courage incroyable d'agir au lieu de rester hébété comme un lapin pris dans les phares d'une voiture", ajoute-t-il.

Même s'il juge que le "pacte de responsabilité annoncé en janvier par François Hollande va dans la bonne direction, il en dénonce le flou sur les modalités de la réduction des dépenses publiques et des allégements de cotisation des entreprises, ainsi que sa lenteur d'exécution.

"FRAPPER FORT"

"Aucune économie n'a jamais renoué avec la croissance par des politiques d'austérité. Il faut adresser un signal de relance en abaissant les charges des entreprises, par l'impôt sur les sociétés, et en redistribuant du pouvoir d'achat aux ménages", insiste Matthieu Pigasse. "Il faut aussi lancer un grand programme de soutien de l'innovation."

"Pour le financer, outre une baisse ciblée des dépenses publiques improductives, il faut céder des titres de participations publiques cotées. Il faut le faire sans tabou", dit encore celui qui fut à Bercy conseiller technique au cabinet de Dominique Strauss-Kahn et directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius.

"Il n'y a pas aujourd'hui de différence dans l'exercice du contrôle entre détenir 80%, 67% ou même 51% du capital d'une entreprise. Il existe donc des marges de manoeuvre dans de nombreuses entreprises publiques pour réduire le poids de l'Etat sans qu'il perde en influence."

L'Etat a cédé l'an dernier une participation de quelque 3% dans Safran et 9,5% d'Aéroports de Paris. Mais pour le patron de Lazard, le gouvernement doit aller plus loin.

"Il faut frapper vite et fort. Il est possible de céder jusqu'à 20 milliards et de les destiner en totalité à l'innovation."

Selon lui, la France a aussi tort de refuser l'exploration du gaz de schiste vivement dénoncée par les défenseurs de l'environnement. Ces derniers ont finalement obtenu gain de cause en octobre dernier après la validation du Conseil constitutionnel de la loi interdisant l'exploration et l'exploitation du gaz de schiste par la technique de la fracturation hydraulique en France.

"Je pense que c'est une erreur historique, c'est une hérésie de se priver de cette ressource", s'agace Matthieu Pigasse.

Edité par Jean-Michel Bélot

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