March 17, 2020 / 3:50 PM / 4 months ago

"Tout va bien". Les médecins italiens à l'heure des choix

MILAN (Reuters) - La course contre la mort fait une pause chaque jour à 13h00.

La course contre la mort fait une pause chaque jour à 13h00. C'est à cette heure-là que les médecins de l'unité de soins intensifs de la polyclinique San Donato à Milan contactent les proches de leurs patients, tous dans un état critique, sous sédatifs et ne respirant plus qu'à l'aide d'un respirateur artificiel. /Photo prise le 16 mars 2020/REUTERS/Gemelli Policlinico

C’est à cette heure-là que les médecins de l’unité de soins intensifs de la polyclinique San Donato à Milan contactent les proches de leurs patients, tous dans un état critique, sous sédatifs et ne respirant plus qu’à l’aide d’un respirateur artificiel.

Il y a quelques temps encore, cet horaire était celui des visites familiales et de la pause déjeuner du personnel médical. Cette époque est révolue depuis que les hôpitaux du nord de la péninsule sont confrontés à un afflux de patients contaminés par le coronavirus.

A chaque coup de fil, les médecins s’efforcent de ne donner aucun faux espoir: ils savent d’expérience qu’un patient sur deux mourra probablement sous leurs yeux.

Avec la propagation de l’épidémie de Covid-19, les places se font rares dans les services de réanimation. Et dès qu’un lit se libère, deux anesthésistes se réunissent avec un spécialiste de la réanimation et un interne pour décider qui pourra occuper la place vacante.

Plusieurs critères entrent en compte: les antécédents médicaux en sont un, mais avoir une famille est un avantage.

“Nous devons prendre en considération la présence d’une famille capable de prendre soin des patients les plus âgés lorsqu’ils quitteront l’unité de soins intensifs, parce qu’ils auront besoin d’aide”, explique Marco Resta, directeur adjoint du service.

Et même si le patient n’a aucune chance d’être admis, il faut le “regarder dans les yeux et lui dire ‘tout va bien’. Et ce mensonge vous ronge”.

AVANT-GARDE

Ancien médecin militaire, Marco Resta n’a jamais été confronté à de telles situations, même au front.

Les médecins ont prévenu: le nord de l’Italie, dont le système de santé est considéré comme l’un des plus performants de la planète, est en première ligne de la crise sanitaire qui se répand dans le monde.

L’épidémie en Italie s’est d’abord déclarée en Lombardie et en Vénétie, deux régions parmi les plus riches de la péninsule et dont le système de santé est aujourd’hui complètement saturé.

En trois semaines, 1.135 personnes ont eu besoin de soins intensifs en Lombardie qui ne compte que 800 lits de réanimation, selon des chiffres réunis par Giacomo Grasselli, qui dirige la Polyclinique de Milan, un autre établissement de santé de la capitale lombarde.

Bien sûr, le corps médical a toujours dû faire des choix dans le traitement des patients présentant des difficultés respiratoires. Les spécialistes des soins intensifs se livrent toujours à des pronostics avant de choisir d’intuber un patient, un acte médical particulièrement traumatisant.

Mais avec l’afflux de malades, les prises de décisions se multiplient et il faut déterminer qui aura de plus grandes chances de survie, qui aura le droit de vive, un dilemme particulièrement pénible dans un pays qui reste marqué par son héritage catholique, où la mort médicalement assistée n’est pas autorisée et où la population est la plus âgée d’Europe, selon des chiffres d’Eurostat.

“Nous ne sommes pas habitués à prendre des décisions aussi brutales”, explique Marco Resta.

TRI

Les médecins italiens sont très clairs: il y a tant de patients contaminés qui montrent des difficultés respiratoires qu’ils ne peuvent prendre de risques en s’occupant de ceux dont les chances de rémission sont les plus minces.

Alfredo Visioli était l’un d’entre eux. Âgé de 83 ans, ce vieillard originaire de Crémone menait il y a peu une vie active, chez lui, en compagnie de son berger allemand Holaf et s’occupait de son épouse, victime il y a deux ans d’une crise cardiaque, raconte sa petite-fille, Marta Manfredi.

Il ne souffrait au départ que d’une fièvre intermittente, mais deux semaines après avoir subi un diagnostic positif au Covid-19, il a développé une fibrose pulmonaire qui a peu à peu affaibli ses capacités respiratoires.

C’est aux médecins de Crémone qu’est revenue la décision de l’intuber pour l’aider à respirer.

“Ils ont dit que ça ne servirait à rien”, dit Marta Manfredi.

Son grand-père a été mis sous morphine et s’est éteint sans qu’elle puisse le revoir.

Marta Manfredi est désormais préoccupée par le sort que subira sa grand-mère, également contaminée par le Covid-19, hospitalisée et qui respire désormais à l’aide d’une machine. Personne ne l’a informée du décès de son mari.

Selon Giacomo Grasselli, le nombre de soignants par patient dans les unités de soins intensifs est habituellement d’un pour deux. Désormais, le ratio est d’un pour trois ou quatre.

Devant le risque d’épuisement du personnel médical, les autorités italiennes cherchent désormais à augmenter le nombre de médecins sur le terrain et 10.000 étudiants en médecine seront dispensés d’examen final afin d’être déployés au plus vite dans les hôpitaux du pays, huit à neuf mois avant la date prévue dans leur cursus universitaire.

“Cela signifie que nous allons immédiatement injecter dans le système national de santé l’énergie d’environ 10.000 docteurs, ce qui est primordial pour surmonter la pénurie dont souffre notre pays”, a déclaré le ministre de l’Enseignement supérieur, Gaetano Manfredi.

Avec la contribution de Giselda Vagnoni; version française Nicolas Delame

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