January 20, 2016 / 2:20 PM / 2 years ago

REPORTAGE-A Roissy, juifs, musulmans et chrétiens prient côte à côte

7 MINUTES DE LECTURE

* Une aumônerie où cohabitent 4 grandes religions de France

* Les aumôniers accueillent les voyageurs de toutes religions

* Le pasteur a supervisé des travaux dans la mosquée

* Toutes les religions réunies pour célébrer une fête juive

par Cyril Altmeyer

AÉROPORT DE ROISSY, 20 janvier (Reuters) - Par une porte unique, un juif, un musulman et un chrétien entrent pour prier leur propre Dieu, quelque part en France.

De la science-fiction, dans un pays marqué par les attentats djihadistes de 2015 ? Non : un matin de janvier dans une aumônerie de Roissy, exception cultuelle dans cette France de 2016 sujette aux tensions liées aux pratiques religieuses.

Pendant qu'un chauffeur de taxi musulman vient prier dans la mosquée avant sa prochaine course, un couple de juifs new-yorkais s'installe dans la synagogue. A ce moment-là, entre les deux salles de prière, c'est le diacre qui accueille les voyageurs, quelle que soit leur confession, tandis que le pasteur n'est pas très loin, déambulant dans l'aéroport pour échanger avec les personnes qu'il croise, personnel ou passager.

"Ce serait impensable de ne pas prier aujourd'hui car c'est Roch Hodech", premier jour du mois dans le calendrier hébraïque, explique une voyageuse juive en transit entre les Etats-Unis et Israël, non loin de son mari concentré sur sa prière.

Puis elle se tourne vers le diacre pour lui demander si elle et son époux auront le temps d'aller visiter Notre-Dame pendant leurs cinq heures de correspondance. Le diacre la rassure : oui.

Il n'est rare que l'aumônerie serve de bureau d'information alternatif pour les voyageurs, même si le rôle des aumôniers est d'abord de rassurer les passagers stressés par l'avion ou de répondre à leurs questions dans ce moment un peu particulier qu'est un départ pour un voyage à 10.000 mètres de la Terre.

"Je réponds au besoin spirituel basique des passagers perdus que je remets sur le droit chemin afin qu'ils puissent s'envoler vers le ciel", ironise le pasteur protestant Pierre de Mareuil.

Si les aumôneries sont en majorité fréquentées par les personnels d'Aéroports de Paris, c'est pour les voyageurs étrangers qu'elles revêtent le caractère le plus crucial.

Au fil du temps, le pasteur est un peu devenu l'aumônier interreligieux de Roissy, parce que le protestantisme appelle peu de rituels et que les protestants sont moins nombreux.

"Si je devais ne m'occuper que des protestants je m'ennuierais sérieusement"! dit-il.

Un Pasteur Pour Superviser Les Travaux De La mosquée

C'est lui qui a supervisé les travaux de réaménagement de la mosquée du terminal T1 de Roissy durant l'été 2014 pour remédier aux inconvénients provoqués par la suppression d'un couloir : les prêtres catholiques devaient se déchausser pour traverser la mosquée afin de récupérer leur matériel liturgique.

Et puis il y a eu la question du choix de la croix (les protestants ne veulent pas de crucifix, les catholiques oui) et pallier l'absence d'icônes orthodoxes. Coup de chance : le pasteur est marié à une orthodoxe et son père était catholique.

"On est un laboratoire de notre société contemporaine dans un contexte français particulier et spécifique", poursuit Pierre de Mareuil, citant que le débat sur la laïcité en France.

Pour l'imam Hazem el Shafei, les aumôniers de Roissy et d'Orly ont une double casquette, en même temps agent de l'aéroport et représentant de leur culte.

"Le passager musulman par exemple, je le sens comme un caravanier qui traverse le désert et trouve une oasis", explique-t-il. "Les musulmans posent des questions sur la manière dont ils seront accueillis, reçus, vus, traités."

Les attentats de 2015 ont exacerbé l'anxiété des voyageurs étrangers face à cette France devenue soudain plus inquiétante.

"C'est à nous, fonction spirituelle d'aération, d'apaisement, d'huile dans le moteur, d'accueillir ce que l'autre vit", souligne le diacre Yves de Brunhoff, citant des visiteurs de l'aumônerie recroquevillés sur leur désespoir ou bien déraper dans un esprit de vengeance.

Des voyageurs profitent parfois de leur passage à l'aéroport pour venir prier à leur manière parce qu'ils ne peuvent pas le faire dans leur ville, que ce soient des chrétiens togolais, sri-lankais ou philippins, poursuit le diacre.

"La 'ruche', lieu de culte ou de prière, est un espace sur lequel un certain miel se produit", résume-t-il, faisant référence à ces moments de prière pilotés par les catholiques ou les protestants, ou parfois même oecuméniques.

"Mais il faut être en dehors de sa 'ruche', aller à la rencontre", ajoute-t-il aussitôt, mettant en avant ses déambulations constantes dans l'aéroport.

Quand il circule dans les terminaux, le rabbin Moïse Lewin se fait parfois interpeller : "Alors les employés d'Aéroports de Paris portent une kippa ?" lui demande-t-on, sans réaliser qu'il est aumônier.

"Les gens n'ont pas l'habitude de voir dans la société les religions ensemble. On a l'habitude de voir chacun chez soi", note-t-il.

Pour l'allumage des bougies d'Hanouka, la fête juive des Lumières en décembre, le pasteur, l'imam et le prêtre sont souvent présents.

"On ne va pas dans le syncrétisme", prévient cependant le rabbin. "Chacun a sa vérité, l'important est juste de ne pas penser que j'ai La vérité avant un grand 'L'".

Laboratoire D'un Nouvel Islam français

C'est aussi face à la mort que les religions se retrouvent : l'aéroport est le lieu où on accueille parfois les morts. Cela peut être ce retraité qui meurt d'un infarctus en vol et l'aumônier présent à l'arrivée de l'avion doit aller réconforter son épouse et l'aider à gérer les premières formalités.

Roissy est quelquefois le condensé de drames divers : des touristes mitraillés à l'étranger lors d'une attaque, les victimes du tsunami en Thaïlande en 2004 ou la messe organisée sur place pour le PDG de Total, Christophe de Margerie, décédé dans le crash de son jet privé en Russie en 2014.

L'imam Hazem el Shafei, lui, ne veut pas en rester là. Il souhaite faire de l'aumônerie un centre de rayonnement culturel, par exemple grâce à des conférences sur des sujets d'actualité, pour que l'aumônerie ne se limite pas à la religion.

"Un centre culturel oriental, ce serait un laboratoire. L'aéroport c'est la vitrine de Paris, Paris c'est la vitrine de la France et la France est la vitrine de l'Europe. A partir de l'aumônerie d'ADP, cela pourrait être un modèle", dit-il.

Le projet est encore dans les cartons mais il espère que l'idée fera son chemin.

"L'islam en France deviendra l'islam français, intégré, digne et responsable le jour où il sortira de son carcan religieux pour aller vers la civilisation", estime-t-il. (Edité par Yves Clarisse)

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