ENCADRE-Le projet Turkish Stream, victime de la crise entre Moscou et Ankara

jeudi 3 décembre 2015 17h41
 

MOSCOU, 3 décembre (Reuters) - Victimes collatérales de la crise ouverte entre Moscou et Ankara depuis que des F16 turcs ont abattu un chasseur-bombardier russe près de la frontière syrienne, des conduites de gaz d'une valeur de 1,8 milliard d'euros vont se retrouver immobilisées sur les rives de la mer Noire dans l'attente d'une éventuelle normalisation.

Ces tuyaux sont censés être utilisés pour la construction du Turkish Stream, un gazoduc géant qui doit transporter du gaz naturel russe vers le Sud-Est européen via la Turquie, en passant sous la mer Noire et en contournant l'Ukraine.

Mais le ministre russe de l'Energie, Alexander Novak, a annoncé jeudi à la presse que le chantier était suspendu.

A Rome, où il participait à une convention patronale, Claudio Descalzi, le dirigeant de la compagnie pétrolière italienne Eni, qui devait se porter acquéreur d'une part importante du gaz transitant par le Turkish Stream, a estimé peu de temps après que le projet était mort.

Le géant de l'énergie russe Gazprom se retrouve donc avec des kilomètres et des kilomètres de tuyaux conçus pour le projet, et aujourd'hui sans usage.

De sources proches du secteur, on explique que la conception même de ces conduites, dont certaines ont été construites au Japon, les rend inutilisables ailleurs qu'en mer Noire. "Ces tuyaux ont été calibrés pour un environnement, des pressions et une capacité spécifiques. De ce fait, ils ne peuvent servir qu'à des pipelines sous-marins en mer Noire", dit l'un de ces spécialistes.

Aucun commentaire n'a pu être obtenu dans l'immédiat auprès de Gazprom. Mais même si le projet Turkish Stream ne progressait pas vite, freiné par des retards divers et des doutes sur sa viabilité économique, les implications financières de sa suspension officielle pour la compagnie russe sont tout à fait réelles.

Valéri Nesterov, analyste chez Sberbank, calcule ainsi que Gazprom a déjà dépensé entre 11 et 13 milliards d'euros environ sur les projets Turkish Stream et South Stream (son prédécesseur abandonné l'an dernier au plus fort de la crise en Ukraine).

Les problèmes de Gazprom pourraient ne pas en rester là puisqu'un autre de ses projets, le Nord Stream, qui doit courir sous la Baltique vers l'Allemagne, est également en plein doute, une dizaine d'Etats européens ayant saisi le mois dernier la Commission européenne en estimant qu'il allait à l'encontre des intérêts de l'UE et risquait de déstabiliser l'Ukraine.

"Une nouvelle fois, la compagnie russe construit rapidement une conduite qui pourrait ne pas être nécessaire", ajoute Nesterov.

Chez TMK, l'un des principaux producteurs russes de conduites et de tuyaux, on veut croire que le projet Turkish Stream pourra être relancé à l'avenir. "Turkish Stream, en tant que projet, n'est pas totalement fini. Dans un an ou deux peut-être, lorsque la tension retombera, il pourra être mené à bien", dit le vice-président de TMK, Vladimir Chmatovitch. "Mais ces tuyaux pourraient aussi rester à terre pendant cinquante ans", ajoute-t-il. (Svetlana Burmistrova et Jack Stubbs avec Alberto Sisto à Rome; Henri-Pierre André pour le service français)